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Tout vient à mourir

We’re not kings here ; we’re just strangers.

SAMUEL T. HERRING, « Vireo’s Eye »

Le bon roi

Big Red était plongé jusqu’aux coudes dans le pigeon mort quand il entendit un crac comme une branche qui se sépare du tronc sous le poids de la glace. Il entendit les appels et les cris et le petit nouveau avec la queue de cheval, Barkwell, beugler encore et encore dans les chevrons. Big Red sortit les bras du conduit de chauffage et essuya les plumes et les tripes de pigeon sur son T-shirt du Miami Heat.

Il avait arrêté de porter ses bons vêtements pour travailler quand son gérant, Kevin le Morse, lui avait fait ramasser la famille de ratons morts au quai de chargement en septembre dernier. Il avait ruiné son chandail préféré, son chandail d’Harley Davidson avec la XL Sportster 883 1957 en avant. Son ex-femme le lui avait acheté en Caroline du Nord pendant leur lune de miel. Les petits ratons lui avaient laissé une grosse traînée jaune sur le devant. C’était fin décembre maintenant. Les pigeons avaient été cuits vivants quand la direction s’était décidée à monter le chauffage le lundi matin. Personne ne s’était donné la peine de trouver la source de l’odeur avant le vendredi après-midi.

Les jeunes temps partiel se criaient après quand Big Red arriva en se dandinant sur le quai. Il aperçut la tête chauve et brillante du Morse se frayer un chemin entre eux sur le plancher de l’entrepôt de boisson en bas, la bouche cachée derrière son micro d’épaule. Red pouvait voir la foule attroupée autour d’un des charriots hydrauliques, les plus jeunes regardant par-dessus l’épaule de vétérans.

Un des jeunes l’aperçut s’approcher d’eux.

« Yo ! Yo, Big Red ! As-tu vu c’qu’un d’tes p’tits blancs a essayé d’faire ? Le pas bon à Segal avec la queue de cheval. Y lâchait pas Irwin, y disait qu’Irwin avait pris son journal, qu’Irwin y pique ses affaires tout le temps ? Fuck man, Irwin il le connaît même pas Segal, tsé ? Irwin a viré fou avec la bouteille, y lui a lancé direct dessus à l’autre avec sa queue de cheval. »

Une autre voix commença à cracher dans l’oreille de Big Red.

« Nah man, y’a pris les smokes de Segal pis y lui a menti dans face comme un con. Irwin, y fait toujours des affaires de même, juste parc’que son papa conduit un lift sur le shift de nuit. »

Barkwell était étendu sur le plancher, du sang plein sa queue de cheval. Le petit Irwin donna au corps un coup de cap d’acier. Du hip-hop se déversait sur le plancher de béton entre eux à partir d’une paire d’écouteurs rouge vif. Une bouteille brisée de Gordon’s diluait le sang qui dégouttait de l’oreille de Barkwell.

Big Red repoussa Irwin et se pencha sur le corps. Barkwell ne pesait probablement pas plus de cent-vingt livres. Big Red plaça un sac de sciure sous la petite tête du jeune. Les yeux de Barkwell fixaient le plafond. Big Red respira profondément, prêt à lui faire le bouche-à-bouche. Red était le seul du shift qui avait un certificat de premiers soins à jour. Sa nièce s’était presque noyée dans le bain quand il jouait les gardiennes en 1997. Il prit le poignet du jeune et sentit le pouls qui battait faiblement. Il plaça ses lèvres sur celles de Barkwell et l’air remplit ses sinus. Le gin et le cuivre et les pins et les sous et une fourchette qui dépassait de sa main comme mât de drapeau. L’odeur assaillit les récepteurs de son nez.

Noël.

Barkwell sentait Noël.

Un Noël où Big Red et ses deux petits cousins avaient fait une overdose de vitamines des Pierrafeu. Un mélange confus de vomi mauve et orange partout sur l’arrière du sofa du salon où ils s’étaient cachés pour attendre le Père Noël. Une file de Délimas et de Dinos roses et mauves alignés sur le bord de la fenêtre. Des rations pour les aider à attendre St-Nicolas. Le médecin à l’urgence avait bien averti la mère de Big Red que les enfants ne devaient pas manger de viande rouge pour au moins deux semaines. Il avait fait glisser deux doigts jaunes le long de sa cuisse et elle lui avait demandé une cigarette. Trop de fer dans ces vitamines, avait-il dit en lui tendant une cigarette. Big Red était seulement petit Red à cette époque, mais il avait quand même du front. Le médecin avait tripoté la hanche de sa mère comme ils s’en allaient et lui avait dit de faire attention à ce que mangeait porcinet. Big Red l’avait regardée sourire. Le médecin les avait salués à travers les portes vitrées de l’urgence. Son large sourire révélait une molaire manquante au fond de la bouche.

C’était un Noël où Grand-Maman avait renversé de la sauce brune partout sur son chandail et où le chien l’avait plaquée dans le sapin. Le même Noël où Caleb Jackson avait foutu une claque en pleine face à Big Red tellement fort avec son nouveau gant de baseball que Big Red avait vu des étoiles. Il s’était assis sur la face de Caleb cinq minutes jusqu’à ce qu’il l’entende marmonner lâche-moi, maudit gros tas ! Lâche-moi ! Un Noël où il avait reçu un autre rapport de situation de Mme Vandervlooten par la poste et une demande de rencontre parent-enseignant. Un Noël où ses cousins avaient appris les mots salope et queue parce que Grand-Papa parlait dans son sommeil. Ils avaient regardé Raging Bull et Xanadu sur le câble piraté dans le salon.

Grand-Maman frottait l’arrière du sofa pour enlever le vomi quand Papa était finalement arrivé. Il avait glissé sur la glace, une boîte de fourniture d’arts dans les mains, que Big Red supposait être son cadeau de Noël. Une collection de peintures à l’eau et de fusains. Peut-être aussi des livres à colorier avec des sous-titres chinois. On était supposé avoir de beaux cadeaux à Noël. Ce n’était pas comme un anniversaire.

L’année d’avant, Papa avait suspendu une flotte d’avions de la Deuxième Guerre mondiale préassemblés au plafond de la chambre de Big Red. S’ensuivit une épique engueulade étalée dans la chambre pendant trois mois, jusqu’à ce que Maman en arrache la moitié après être sortie un soir avec tante Shirley. Big Red avait caché le reste de sa flotte sous son lit derrière les piles de livres des Frères Hardy et les textes de médecine qu’il avait piqués dans le garage de Caleb Jackson. Le père de Caleb ne croyait pas aux médecins. Il disait qu’on pouvait apprendre tout ça soi-même si on s’en donnait la peine. La jambe de Caleb n’avait jamais vraiment guéri quand il était sauté du toit de la maison en se prenant pour Indiana Jones.

Les anniversaires. Le père de Big Red manquait toujours un peu son coup. Pour ses dix derniers anniversaires, Big Red avait accumulé trois peintures de velours de son père, deux jeux de badminton piqués dans des cours arrière sans surveillance, un âne en peluche sur lequel il était cousu Kiss My Ass dans le polyester et quatre croquis de la série de petites amies de son père dessinées par Larry B., le plus ancien et le plus sage des amis de Papa. Il restait à Larry B. trois mois avant d’être admissible à la libération conditionnelle. Papa lui avait envoyé des magazines à Noël, qu’il n’avait jamais reçus parce que confisqués par les gardes.

Un Noël où le Miami Heat avait finalement remporté sa deuxième victoire de suite après l’ouverture atroce de sa saison inaugurale 1988-1989 où il avait accumulé une fiche de 2-20 avant le Boxing Day. Toujours prêt à encourager les négligés, le père de Big Red avait traversé l’entrée glacée décoré de la tête au pied de vêtements du Heat. Il y avait encore des étiquettes sur la casquette de baseball qu’il portait sur la tête.

« Il paraît que t’as avalé le tout Saint Granit hier soir, petit gars ! »

Un Noël où Big Red était assis à table et où son père essayait d’expliquer la volonté et la force de caractère qu’il attribuait à des joueurs comme Kevin Edwards, Rory Sparrow et Rony Seikaly. Il était question de surmonter l’adversité à laquelle ils faisaient face sur le terrain et de la volonté de toujours continuer à avancer malgré les défaites dévastatrices. Un Noël où l’oncle Rod avait averti le père de Big Red de ne pas mélanger le vin et le gin et où Big Red s’était bouché les oreilles quand sa grand-mère avait commencé à beugler des chants de Noël pour annoncer que le repas était servi. Ses deux petits cousins avaient fait pareil.

« Enlevez vos mains de vos oreilles, les enfants ! Grand-Maman aime ça quand tout le monde l’écoute chanter. »

Après avoir échoué avec sa boutique auto et son entreprise de vente par catalogue, et puis s’être fait saisir son bateau de pêche par l’agence du revenu, le père de Big Red avait eu beaucoup de points en commun avec le Miami Heat. Pour le dernier anniversaire de Big Red, son père et Larry B. l’avaient emmené chez Red Lobster. Ils lui avaient fait essayer tout ce qu’il y avait de dégueulasse sur le menu avant de se sauver en courant. Des huitres. Des pattes de crabe. Des moules à texture de caoutchouc.

Larry avait trébuché et était resté coincé entre les portes doubles quand Big Red les avait poussées dans la mauvaise direction. La police avait arrêté Larry, sous prétexte qu’il avait manqué aux conditions de sa libération conditionnelle. Le papa de Big Red avait été tellement en colère qu’il avait laissé Red au centre-ville pendant cinq heures. Grand-Maman l’avait finalement retrouvé à l’extérieur de l’Hôtel Genosha, à observer les hommes en grand manteau sortir en douce par la porte arrière avec des femmes perchées sur des talons hauts.

Un Noël où son père avait une plaque d’immatriculation des États et où la photo d’une nouvelle fille était accrochée au rétroviseur. Elle était couverte de sable. Comme le Heat, le père de Big Red était souvent sur la route, à livrer de l’eau et des purificateurs d’air pour un de ces hommes des infopublicités avec de faux cheveux et la peau lisse et orange. Ceux que Big Red voyait à la télé quand il restait tard à la maison de Caleb. Dormir c’est pour les faibles, disait le père de Caleb. Il buvait vingt-cinq tasses de café par jour. Big Red avait compté les tasses empilées autour du bureau au sous-sol. Le père de Caleb n’aimait pas garder d’horloges dans la maison.

Big Red regardait sa grand-mère disposer les assiettes sur les trois tables qu’elle avait placées ensemble dans la salle à manger pour former une longue et hasardeuse péninsule qu’elle pouvait déguiser avec des nappes blanches. Les taches de canneberge d’un autre Noël formaient des halos décolorés en dessous de la nappe. La mère de Big Red n’avait pas mis d’eau froide à temps, et elle avait peur de l’eau de Javel.

« Je pense que mon joueur préféré, c’est Pearl. Oh sérieusement, tu connais pas Dwayne “Pearl” Washington ? Choix de première ronde en 1986 ? Il a l’air petit, parce qu’il fait juste 6'2". Mais il est tellement rapide, tellement bon y fait définitivement partie du noyau de l’équipe. Il met le paquet, même quand on voit bien que les autres foutent rien. Même s’ils tirent de l’arrière de vingt points dans le dernier quart et que personne en a rien à foutre, Pearl travaille comme s’il manquait juste un autre bon coup pour remporter la victoire comme un vrai champion. Comme un Larry Bird noir, mais plus petit et avec les cheveux frisés. »

Un Noël où le père de Big Red avait arrêté de prendre son lithium. Un mois plus tôt, le frère de sa petite amie avait évoqué toutes sortes de questions de santé pendant une fête proche de Tampa. Dommage musculaire, perte osseuse, hypertension et premiers signes de diabète chez l’adulte. Son frère était diabétique et il vendait ses aiguilles deux dollars chacune à la fête en question. La santé, disait-il, révélant une bouche pleine de plombages en or, c’est la seule chose qui reste à la fin. Le père de Big Red avait hoché la tête. Il avait vendu les prescriptions au frère pour quatre dollars chacune. Assez d’argent pour acheter à son fils un beau cadeau de Noël. Question de se racheter pour son anniversaire quand il avait oublié Big Red au centre-ville et que la police avait remis Larry B. en dedans pour encore six mois.

« Il va être avec cette équipe-là pour un méchant bout de temps à force d’accumuler les chiffres comme ça. Oh, je sais qu’il en a pas l’air. C’est drôle qu’ils aient l’air aussi petits à la télé hein, parce qu’ils passeraient pour des géants s’ils étaient ici en ce moment. J’aurais aimé ça le voir jouer pour Syracuse, ou même pour les Nets En fait, évidemment pour les Nets parce que Jersey a besoin d’un avant de puissance et oui je sais qu’il est petit, mais c’est comme il peut changer la nature même du jeu, jouer à un autre niveau complètement eh merde, comprends tu c’que j’veux dire, Rod ? Laisse-moi remplir ton verre, ok ? »

Un Noël où Big Red essayait d’attraper un petit pain pendant que sa grand-mère chantait Le Bon Roi Wenceslas et qu’elle déposait la tarte à la patate douce sur la table devant sa mère. Le même Noël où son père avait attrapé sa fourchette et l’avait plantée dans la main de son fils de onze ans sur le dessus de la table à cartes sous la nappe, en souriant à l’oncle Rod avec un verre de vin mélangé avec du gin. Un Noël où tout le monde avait commencé à crier, où ses cousins pleuraient dans le salon, où le salon sentait encore le vomi plein d’Arthur Laroche et où le chien avait renversé le sapin de Noël trois fois pendant l’après-midi. Grand-maman continuait à fausser : « Et le froid manteau de neige, luisait dans la plaine ! »

« Attends que grand-maman rende grâce, Red. Tu t’en viens trop gros pour ton ventre. »

L’ambulance qui avait emmené Big Red à l’hôpital avait décidé d’arrêter à tous les feux rouges en chemin. Il fixait les quatre tiges de métal qui brillaient comme des os d’extraterrestre dans sa chair. Le même médecin aux doigts jaunes de la veille lui avait demandé qui lui avait fait ça et si c’était le même qui lui avait fait manger toutes les vitamines hier soir. C’était un Noël où l’Aide à l’enfance avait posé à Big Red une série de questions sur son lit d’hôpital pendant que sa mère, à l’extérieur de la chambre, jouait dans les cheveux du médecin, faisant fi de la molaire manquante, des doigts jaunes et du rire aigu parce qu’elle avait trois mois de retard sur son hypothèque. Une dame large abusant du maquillage interrogeait Big Red à propos de son père, de son école et de la fois où son grand-père l’avait laissé au Tim Horton’s à Sault-Sainte-Marie après un voyage de pêche et où sa mère avait appelé la police.

Un Noël où Big Red avait oublié ses ghostbusters dans un banc de neige et où son père s’était fait arrêter pour une troisième fois en autant d’années. Au mois de juin suivant, son père plaidait coupable pour être placé en institution pour une période d’au moins trois mois. La même semaine, Dwayne « Pearl » Washington était finalement libéré par le Miami Heat après cinquante-quatre parties et ne jouerait plus jamais dans la NBA. C’était un Noël où Big Red avait finalement reçu son bulletin de Mme Vandervlooten. Il avait répondu à toutes les questions en mathématique en dessinant des animaux – beaucoup de canards et de pandas. Elle s’était dit inquiète, très inquiète de ses résultats. C’était un Noël où Big Red avait compris que le mot « inquiète » ne voulait vraiment pas dire grand-chose quand une infirmière lui retirait une fourchette de la main.

Le Morse regardait Big Red. Sa moustache était trempée de sueur. L’entrepôt était pratiquement vide maintenant. Les charriots élévateurs avaient été rangés à leur place de stationnement sur le plancher pour les recharger pour le quart de jour. Le froid dehors rendait l’endroit humide et Big Red sentait la sueur d’aujourd’hui se refroidir dans son dos et couler dans les plis de sa peau.

« Je veux que tout soit propre d’ici vingt minutes avant que les gens du Travail arrivent, ok ? Ç’a l’air pire que c’est avec la flaque. Personne est mort. Le jeune va être correct. Je veux dire celui qui s’est fait frapper, pas l’autre trou d’cul avec les lunettes. Ils lui ont déjà passé les menottes. C’est plus notre problème. Mais il faut faire disparaître la flaque. Maintenant. »

Morse tendit à Big Red une vadrouille, tête mouillée en premier.

« Et Red ? La prochaine fois que tu vas avoir envie de bécoter un p’tit gars, fais-le sur ton temps personnel, ok ? Si j’avais envie de regarder ça, j’irais sur Internet. J’te jure, c’était à croire que t’allais t’évanouir sur le jeune et tu l’as presque asphyxié avec tes gros totons. Étouffé de ton amour éternel. Ha, t’aimes ça ? Tu veux qu’on t’appelle le Grand amour ou l’Amour éternel ? Ça serait bon, ça. Je te laisse choisir. Moi j’irais avec le Grand amour ; ça te va mieux. Inquiète-toi pas ; tu vas être payé temps et demi pour ton temps supp. Toutes tes quinze minutes de temps supp. Dépêche-toi avant que les lumières s’éteignent. »

Morse s’en alla, secouant sa tête chauve. Red brassa l’eau grise dans le sceau à côté de lui. Il aperçut une mouche qui tentait d’échapper à la flaque en rampant et la repoussa dedans avec la vadrouille. Le plancher de l’entrepôt était collant ; du sang et du gin. La sciure n’aidait évidemment pas. Big Red commença à fredonner des chants de Noël. Il y avait encore sur son vieux T-shirt des tripes de pigeon, auxquelles s’ajoutait maintenant le sang de Barkwell. Il continua à nettoyer.

Après un bout de temps, Big Red alla changer l’eau.

Les corneilles mangent bien

Le jour de ma libération conditionnelle, Toby est venu me chercher à Kingston. Deux heures en retard.

« T’as maigri le frère. Les grands te volaient ta bouffe en dedans ? C’est le régime du prisonnier ? »

Le ciel est vide au-dessus nos têtes quand nous arrivons aux abords de la ville. Toby a ouvert toutes les fenêtres, mais l’auto pue quand même la bière et les emballages de Burger King. Les boutons de la radio sont graisseux.

« Faut aller voir le vieux ; il s’en est encore pris à maman. Il a charrié une tonne de roche dans son entrée la semaine passée. Il dit qu’elle a gardé la grosse roche sur son doigt, alors aussi bien en ajouter à la pile. Il a écrit bonne fête sur le tas de roche avec de la peinture. L’écœurant se souvient encore de sa fête, juste pour l’écœurer. Je te jure. Évidemment, elle arrête pas de chialer à cause de ça. Et il en a encore après toi, en passant. Tu pourrais peut-être aller lui parler. Mais mêle-moi pas trop à ça, ok ? »

Le long de l’autoroute, des tournesols se tiennent penchés sur des tiges frêles. Leurs têtes massives s’inclinent vers le sol empoisonné. À cause de l’abus d’engrais, ils sont incapables de suivre le soleil. Quelques écales sont soufflées sur la route, que les pneus écrasent sur notre passage. Des corneilles tournoient en silence au-dessus des rangées jaunes.

« J’aurais peut-être dû t’apporter des vêtements, ou te laisser prendre ta douche hein ? », dit Toby, mais il n’a aucune intention de s’arrêter. « Tu sens le petit savon rose qu’il y a dans les toilettes au cinéma. »

C’était mon idée d’essayer de voler le bulldozer il y a trois ans. Je savais comment passer en dessous des clôtures sur la propriété de papa, je savais où il gardait les clés et les codes. Je savais que j’étais en manque et qu’il y avait toujours quelqu’un en manque d’un bulldozer – ma logique était floue à ce moment-là, noyée dans des beuveries de 10 heures dans le noir, à croire que mes rêves allaient prendre vie le long du bord crotté d’une fenêtre, tout à ma portée. L’oxy a cet effetlà des fois – nous faire croire des choses. Voler un bulldozer, ça ne semblait pas hors de ma portée. Je pouvais encore conduire manuel, même si j’avais perdu mon permis. Mon seul problème, c’est qu’il aurait fallu semer les policiers après avoir planté le bulldozer dans le fossé.

Je ne blâme pas Kali. On était enfermé, tous les deux, dans un appartement au sous-sol, à respirer la fumée de l’autre, à se frotter de la poudre sur les gencives et à essayer de dire je t’aime à travers des dents serrées. Les mots pour toujours s’échappaient à l’occasion, avant qu’on commence à se broyer les mâchoires en poussière. J’ai assisté à la lente détérioration de mes jambes sous la couverture, au dépérissement de muscles formés au cross-country après des mois à ne rien faire cet hiver-là. Maman blâmait papa pour l’excavatrice qui m’avait roulé sur le pied au secondaire, mais j’ai continué à essayer de courir après. Les pilules calmaient la douleur et m’aidaient à continuer. Elles rendaient tout un peu plus endurable. J’ai à peine remarqué la tendance qui commençait à se dessiner au début.

« J’ai essayé d’appeler papa avant d’aller te chercher. Apparemment, les journalistes sont passés le voir, voulaient une entrevue. Tous les voisins sont chez maman, à prendre des photos de la pile de roches. Elle a essayé de pelleter ce matin, mais elle a fini par abandonner. La moitié des lettres sont encore là, mais ça ne dit plus vraiment bonne fête. Plus comme “bo….f…”. Quelque chose comme ça. »

Quand j’étais à l’hôpital au secondaire, maman a lancé des œufs sur le camion de papa deux fois avant de demander le divorce. Il a reculé dans l’auto de maman dans le stationnement longue durée et il a passé sa clé tout le long du côté gauche de l’auto pendant un de mes traitements de physio. Il a mis les papiers de divorce signés en dessous des essuieglaces. Je lui ai dit de s’en aller de la maison, de se trouver une nouvelle maison et de foutre le camp, alors il a acheté une ferme à l’extérieur de la ville et il a arrêté d’appeler. C’est là qu’il gardait tout l’équipement d’excavation. J’ai arrêté de travailler pour lui l’été, écœuré d’accidentellement déterrer des chiens morts et des fosses septiques en pleine chaleur.

Toby se plaît à parler de mon accident comme du catalyseur, mais il a poché la chimie au secondaire, alors je n’écoute pas trop ce qu’il raconte. Ce genre de choses, ça prend du temps – rien n’est instantané. Je ne crois pas aux étoiles ou aux signes, à l’horoscope et autres conneries du genre. Les choses arrivent d’elles-mêmes. Je suis un lapin, selon les Chinois, mais Kali m’a peut-être bien menti à ce sujet-là. Je ne suis plus tellement rapide et la plupart de mes nerfs sont grillés.

« On est presque arrivé. S’il te dit que tu pues la merde, tu peux toujours dire que c’est ma faute. Je sais que j’ai pas vraiment été le meilleur frère, dit Toby. Il m’a presque pardonné d’avoir fait pousser du pot dans le champ en arrière, alors je vais prendre le coup pour toi cette fois-ci. »

L’auto arrive au-dessus de la crête et je vois une silhouette dans le champ, qui marche vers la maison. Il n’y a pas de tournesols ici. Juste des rangées et des rangées de maïs et d’épouvantails solitaires qui émergent comme des panneaux d’arrêt tous les cinquante pieds pour effrayer les oiseaux. Ils ne sont pas très efficaces.

« Je suis sûr que ça va bien aller, dit Toby. Tu parles encore à Kali ? Je l’ai vue un peu dans le coin, mais je pense pas qu’elle était intéressée à me parler, alors j’ai gardé mes distances. Faut pas ruiner les bonnes choses. J’ai pensé que tu apprécierais, non ? »

« Certain que j’apprécie. Certain. » Toby a emménagé avec papa après tout ce qui s’est passé avec le divorce. J’avais déjà dix-huit ans, alors j’ai rien fait. Maman m’appelait pour me demander de l’aide avec le jardin et j’y allais de temps en temps. J’essayais de courir dans la cour, de sauter sur mes talons pour sentir le tendon vibrer dans mon pied droit. Les médecins m’ont prescrit encore plus de médicaments et j’ai commencé à travailler à la cafétéria de l’hôpital. Personne là-bas ne m’a demandé si j’allais courir d’autres 10 km.

« Tu vas peut-être même la voir. Je l’aie vu pas mal se promener en ville. »

J’ai rencontré Kali en réhabilitation pour mon pied. Elle était de la même année que Toby à l’école, mais l’école avait arrêté de l’intéresser quand son beau-père lui avait cassé la main avec la porte de l’auto un de ces mois d’avril. Sa mère avait fini par demander une ordonnance restrictive, mais Kali dit qu’elle le voyait des fois par la fenêtre de sa chambre le soir demander pardon. Il n’était jamais assez habillé pour la température et il était toujours tout mouillé.

Kali ne pouvait pas écrire de la main gauche, alors toutes ses notes penchaient d’un côté sur toute la page. Parfois, elle mâchait ses mots, mais je ne pense pas que c’était lié à sa main. Elle m’avait dit que les garçons à l’école l’appelaient La Gauche, puis elle m’avait demandé de lui prêter mes médicaments quand on fumait près de la porte des visiteurs avec les vieux en fauteuil roulant et les infirmières en pause. J’en ai jamais parlé à Toby – j’étais pas au courant qu’il tripait sur elle comme un con. C’était lui qui m’avait vu défoncer la barrière avec le bulldozer en plein milieu de la nuit il y a trois ans. Il n’avait pas appelé la police – il l’avait seulement dit à papa.

« Bon, on va établir des règles. Tu sais que depuis trois ans, pendant que toi tu regardais la télé tranquille dans ta cellule, moi je jouais au peacekeeper ? C’est comme une bataille de chiens, je te jure, à s’arracher les oreilles. J’ai déjà vu ça – les chiens je veux dire. Mais j’en parlerais pas à maman. Elle envoie encore des lys pour sa fête, comme pour des funérailles ? Maintenant, sors de l’auto et va lui parler. Imagine, moi j’habite avec, ce trou de cul-là, et c’est à peine s’il me parle. »

Le vent fouette mes vêtements quand je me lève. Les premiers mois en prison, c’était le repli – à dégueuler, à suer. J’ai regardé mes ongles pousser et ma barbe m’envelopper le visage. L’entretien demandait trop d’effort. Mon entrejambe est devenu un buisson que je ne me donnais même plus la peine d’examiner après un bout de temps. Tout était trop emmêlé.

« Il creuse encore des trous partout comme s’il y avait quelque chose à trouver ? » que je demande.

« Toujours, frère, toujours. »

Toby et moi marchons vers le champ. Le soleil nous plombe sur la tête. Aucune ombre ne nous suit jusqu’ici. Je donne des coups de pied dans les trous de marmotte et j’essaie d’éviter les fourmis qui grouillent autour de mes pieds.

« Ils l’ont laissé sortir, hein ? Et il amène même pas de petit ami. »

Papa a les dents jaune vif. Il a une cigarette au coin de la bouche, mais ça ne l’empêche pas de parler. Il a une casquette rouge sur la tête, couverte de cercles de sel. Toby commence à égrener un épi et laisse tomber les grains par terre. En regardant de plus près, on voit que toutes les plantes ici sont comme les tournesols. Quelque chose dans le sol a accéléré leur croissance ; tout est trop mûr et explose tranquillement.

« T’aurais pu appeler avant mon gars. Et Toby, parle-moi pas de ta mère, je veux rien savoir. Elle peut s’organiser avec son bordel elle-même. J’ai pas dit grand-chose aux journalistes de toute façon. Ça va finir par passer. Elle m’envoie encore des cartes noires à la St-Valentin. »

« Vous agissez comme des enfants ». que je commence à dire. « Comme si le monde était juste un jeu. »

Je sens la sueur couler le long de ma colonne. Je me rappelle papa, dans la salle d’audience, expliquer combien valait le bulldozer, que ç’avait été une perte totale. Détailler mes problèmes passés de consommation, comme il les appelait, mes problèmes d’apprentissage, enfant, et la nature surprotectrice de ma mère. Je l’ai entendu crier après Kali à l’extérieur de la salle d’audience, se moquer de la façon qu’elle avait de mâcher ses mots quand elle était stressée. Il lui avait demandé si elle chargeait à l’heure. J’ai été reconnu coupable de tentative de vol et d’avoir résisté à mon arrestation. Le bulldozer a été considéré comme une arme dangereuse.

« Écoute bien, toi pis ton frère, vous pensez que vous savez beaucoup de choses. J’ai jamais essayé de vous couver, je vous ai toujours laissé faire vos erreurs. J’ai juste essayé de compenser pour ta mère. Le monde est jamais juste comme elle se l’imagine. Des fois, le monde te chie sur la tête. »

Il y a des corneilles autour de nous dans le champ, qui picossent du maïs. Rien de trop pourri ici. Il reste quelques morceaux à sauver. Même maintenant, les corneilles mangent bien.

Kali venait à l’occasion, les jours de visite. Elle me montrait des notes du programme où ils l’avaient placée, le refuge qui la protégeait des éléments et des mains baladeuses qui la trouvaient dans le noir. Elle se réveillait encore des fois en voyant la face de son beau-père qui riait sous la pluie, mais il n’y avait pas de fenêtre dans la chambre. Les visites se sont faites plus rares après un bout de temps. Maman m’avait dit que Kali ne venait plus vraiment à la maison non plus. Des fois, elle la voyait debout sur un coin de rue, de la fumée qui s’élevait au-dessus de sa tête, les jambes déchirées et les genoux écorchés. Je me suis exercé à donner des coups de poing dans le mur de ma cellule et à écrire les faits de chaque course que j’ai courue avant de me faire enfermer. J’essayais de repenser à chaque odeur, à la façon dont la boue collait sur mes souliers. Je repensais à chacune des feuilles sur mon chemin et je me souvenais de la douleur dans mes tibias, des fissures dans mes tendons, du mal dans mes poumons quand tout ce que j’arrivais à expirer, c’était de la buée – et tout ça, je voulais le ravoir.

« Maman veut juste que tu ramasses le gravier, papa », dit Toby. « Donne-moi les clés du camion, je vais le faire, moi. Elle dit qu’elle va appeler la police… »

« Qu’est-ce que j’ai fait d’illégal, au juste ? Veux-tu demander à ton frère ce qu’il en pense ? Je pense pas avoir enfreint la loi. Mais c’est lui l’expert après tout. Il a eu une formation de trois ans, si je me souviens bien. Ils peuvent bien enquêter si ça leur en dit, mais à mon avis, ta mère s’est fait donner un cheval et elle regarde un peu trop la bride. Et elle a même eu une entrée flambant neuve ! »

J’ai fini par arrêter de vouloir que Kali revienne. Je ne voulais pas me rappeler d’avoir flotté dans cet appartement de sous-sol, mes synapses envoyant des signaux dans toutes les mauvaises directions pour nourrir des fantaisies que je n’arrivais même pas à nommer. Des lapins et tous les esprits d’animaux que j’ai refusés, toutes les constellations qui se formaient encore et encore dans le réseau de mon crâne sous forme de bulldozers et d’excavatrices qui reculent sur mon pied en se moquant de mon cri. J’étais plutôt concentré sur la douleur, celle qui prenait mon stupide pied, et les vieux poumons, je me souviens, ceux qui pouvaient goûter le froid.

« Papa, tu te souviens ce qu’elle a dit après, l’excavatrice ? Te souviens-tu de ça ? »

Ses yeux se referment comme deux fentes sous le soleil. Il porte toujours sa maudite casquette.

« Quoi ? T’aurais pas dû être là, je te l’ai déjà dit 100 fois et je l’ai dit aussi à ta mère, mais elle écoute pas, tu sais bien. »

Je fais un pas vers lui, en évitant les trous un peu partout dans le sol pourri autour de nous.

« C’est vrai, j’aurais dû être plus prudent. Les choses auraient été différentes si j’avais été plus prudent, mais je ne l’ai pas été.

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