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Le Piège de la Violence et les Jeunes


PERSPECTIVES CRIMINOLOGIQUES

La criminologie s’intéresse à la transparence des normes, mais aussi à leur création et à leur application selon un point de vue qui lui est propre. Dans ces différents domaines, la collection Perspectives criminologiques vise à contribuer à une meilleure connaissance de la personne, de la société et des rapports qu’elles entretiennent.


TABLE DES MATIÈRES

Introduction

Chapitre 1
Portraits de jeunes

1.1 Au XIXe siècle, l’enfant en perdition

1.2 Au XXe siècle, le sujet pathologique

1.3 Au XXIe siècle, le jeune violent

Chapitre 2
Savoir dire d’un jeune qu’il est violent

2.1 Considérer les faits et circonscrire la violence

2.2 Définir la personnalité violente et en prédire l’issue

Chapitre 3
Pouvoir assurer la lutte contre la violence des jeunes

3.1 Contrôler et punir

3.2 Faire signaler

3.3 Prévenir et guérir

Chapitre 4
Raconter comment avoir peur des jeunes

4.1 Un récit partiel et partial

4.2 Un récit qui interpelle

Chapitre 5
Enraciner la violence et le monde
contemporain du jeune

5.1 Le jeune et les rapports de production

5.2 Le jeune et la culture

5.3 Le jeune et la rue

5.4 Le jeune et la guerre

Chapitre 6
Tenter de voir la violence des jeunes
dans le conflit à sa base

6.1 Ce qu’est la violence

6.2 Comment se poursuit la violence

Chapitre 7
Ressentir le conflit

7.1 Le jeune

7.2 La famille

7.3 L’école

7.4 La réforme

7.5 La rue

Chapitre 8
Chercher à résoudre le conflit

8.1 Situer l’ordre de commande

8.2 Centrer sur le conflit

8.3 Se rassurer sans faire violence ou contenir la fin dans les moyens

Références

Index

INTRODUCTION

La violence peut se faire dévastatrice de la société, des individus et des groupes qu’ils forment. Elle semble au cœur du social mais encore au centre de nos vies, au point de s’y confondre et d’en orienter l’histoire. Elle touche au moi profond, participe à orienter les choix, montre son visage dans la maladie, la misère et la mort ; elle colle à la culture, à la technique, à la science comme aux mythes ; elle est loin d’être étrangère aux idéologies et aux institutions qui, du même coup, apparaissent des instruments pour nous rassurer. Les réalités que permet d’appréhender la violence traduisent les soucis de l’heure. L’un de ces soucis se rapporte aux jeunes comme entité particulière et distincte.

La « crise de l’adolescence » qui serait admise par tous tend à se traduire, aujourd’hui, non plus en termes d’une période difficile, mais en termes de violence qui peut couvrir plusieurs périodes. La « violence des jeunes », cette expression maîtresse, évacue en partie cette autre vision moins dramatique en un sens, plus favorable à la médecine de l’esprit et à la connaissance de cette dite période critique que serait l’adolescence. Parler de violence, c’est souvent parler de méchanceté, de cruauté, c’est condamner avant de « comprendre ». C’est peut-être vouloir dire libre arbitre au lieu de déterminisme, coercition avant traitement, punition au lieu de soin. Le glissement vers une version dramatisée des jeunes ne se distance pas seulement de cette autre version du « développement psychologique » du jeune ; elle semble ignorer quasi complètement la situation dans laquelle le jeune se retrouve, à savoir une situation socio-économique propice au développement des problèmes de catégorisation, de différenciation et d’exclusion. Ces phénomènes semblent souvent prendre forme grâce aux médias qui contribuent à jeter le discrédit sur les jeunes. Toutefois les médias ne font peut-être que parfaire, de façon stéréotypée, une image qui commence à se former bien avant.

Comprendre cette « violence des jeunes » n’est donc pas seulement tenter de comprendre le « mal » que feraient ces jeunes. C’est chercher à voir comment on a pu traduire leur agir comme étant le mal pour ensuite classer ces jeunes et possiblement les exclure, ce qui en soi peut s’avérer une violence toute particulière, une violence marquée en partie par la recherche de sécurité. La violence a ainsi deux aspects importants : un aspect qui apparaît facilement comme mal, un autre qui se dissimule derrière de vieux procédés, si vieux parfois qu’ils apparaissent se fondre à la nature même des choses.

La violence ne peut être considérée que d’un côté de la norme, à savoir du côté de celui qui la viole. Il importe de questionner comment cette norme est apparue, dans quel intérêt et à partir de quelles transactions, quel est son parcours, avec quelle force elle s’applique, quelles sont ses conséquences. La norme, à ces divers moments, peut aussi constituer de la violence. Dans ce sens, les critères appliqués pour mesurer la violence du faible s’apparenteront à ceux pour mesurer la violence du plus fort. Il y a lieu, dans les deux cas, de tenir compte du contexte, des conditions, des intérêts, de la situation d’interaction, des faits engendrés par cette situation, des dommages causés aux individus dans leurs possessions, dans leurs participations symboliques et culturelles dans la société à laquelle ils appartiennent. On comprendra que, si la violence emprunte les voies de la norme, il n’y a pas une violence universelle, mais des violences dans toutes les sociétés qui, entre autres, possèdent un appareil pénal. Cet appareil peut imposer des mesures d’exclusion les plus sévères, il peut se lier, surtout dans le cas des jeunes, aux appareils socio-éducatifs ou médico-pénals afin de contrer les risques que constitueraient les jeunes. Il n’y a pas de limite pour considérer le risque de violence chez le jeune ; certains insistent pour l’identifier chez le jeune dès l’âge de deux ou trois ans. On sait qu’à ce moment le pénal n’intervient pas ; toutefois, il apparaît dès lors que le jeune est lancé sur une voie sans retour, vers une jeunesse difficile, une jeunesse qui ne sera pas étrangère à l’exclusion produite par la gestion pénale.

La jeunesse est une catégorie non spécifique ; hors du social en quelque sorte, la jeunesse ne peut être qu’une chose à gérer.

Actuellement, l’étiquetage des jeunes produit par les programmes de prévention de la délinquance tente de rendre les jeunes acteurs de leurs projets mais ceux-ci deviennent plutôt les « infra-acteurs » d’une logique sociale qui les instrumentalise. En affirmant que la jeunesse n’est qu’une chose, nous pensons que la jeunesse est plus qu’un discours, mais sûrement moins qu’un acteur social disposant d’une marge de pouvoir. D’où la tentation de poser cette question : que vaut-il mieux, être un mauvais acteur ou un bon mot ? (Vulbeau, 1995 : 101).

Le terme de jeune laisse voir diverses réalités. En effet, le qualitatif de jeune peut s’inscrire, en premier, compte tenu des types d’âge : l’âge biologique, l’âge mental, l’âge scolaire, l’âge « responsable ». Déjà on peut entrevoir la diversité et la complexité des éléments qui entourent le concept : la maturité biologique change, la capacité mentale s’apprécie différemment, le temps de l’école se prolonge, la responsabilité prend de multiples formes. Au niveau pénal, par exemple, la pleine responsabilité est déclarée à dix-huit ans au Canada. Mais cette déclaration varie d’un pays à l’autre, sans tenir compte des âges de responsabilité atténuée qui sont fixés habituellement entre sept ans et dix-huit ans. La responsabilité économique qui veut qu’un jeune puisse vivre par lui-même et sans l’aide de ses parents a pris toute une voie nouvelle avec le prolongement de la scolarité. Ainsi, si on prétend qu’un adulte est, de façon générale, celui qui est mature en termes de croissance biologique et psychologique, celui qui peut être complètement responsable, économiquement indépendant, autonome en fin de compte, être jeune, on le constate, dépend en partie de la situation sociale dans laquelle un individu se trouve, du contexte qui l’entoure et des événements qui peuvent changer le cours de sa vie (Nicole-Drancourt et Roulleau-Berger, 2002 : 24-28). Ainsi, être jeune ne relève pas seulement – et ce de façon particulière – de désirs personnels, de volonté individuelle ou de recherche d’indépendance. Pourtant, il arrive que ces désirs, cette volonté et cette recherche soient vus comme l’expression du caractère juvénile, indépendamment du contexte mais encore comme si le jeune se distinguait de l’adulte sur tous ces plans. C’est dire ici l’importance de la catégorie ainsi formée, catégorie qui parfois disqualifie celui qui la partage, tout en le laissant voir violent dans les dernières années en Occident et surtout aux États-Unis.

Parler des jeunes, de la jeunesse, c’est référer à une réalité changeante selon le lieu, l’époque et même le temps axé cette fois sur le jeune : le jeune et le futur, le jeune et le passé. La jeunesse est ainsi définie comme une étape de la vie, située dans un temps à construire par rapport à une génération antérieure (Attias-Donfut, 1996). « Les jeunes ne sont plus les mêmes », dit-on parfois. Mais les jeunes ne peuvent être les mêmes surtout si les possibilités qui devraient s’offrir à eux se bloquent différemment : accès à l’emploi, à l’autonomie (du moins économique), à la liberté et à l’expression de cette liberté, conduisant à la valorisation et à la reconnaissance de soi (Duret, 1999). De plus, faut-il compter sur les interdits qui se modifient et sur les catégorisations, comme celle de « jeune violent », qui s’imposent, poussées qu’elles sont par un vent de panique qui semble perdurer. En effet, la violence des jeunes, cette version dramatisée de l’adolescence, n’apparaît pas comme une simple panique passagère ; c’est une panique qui se prolonge, mais surtout c’est une panique qui est en voie d’institutionnalisation. C’est aussi une panique morale avec ses acteurs, ses initiateurs, ses promoteurs, ses croyants, une panique survenue de façon inattendue et subite. Au moment d’une panique morale, la conduite de certains membres de la société est considérée comme un danger pour les autres. Le mal que ces gens font ou qu’ils sont supposés faire, est ressenti comme une attaque capable de détruire le corps social lui-même. Ainsi faut-il prendre les mesures pour contrôler et punir les comportements fautifs. Un caractère d’urgence motive l’action entreprise, étant donné l’imminence du danger qui peut se répandre. Ennemis de la société par excellence, souvent dits déviants, délinquants, criminels, les fautifs présumés deviennent parfois les victimes de la colère, de l’hostilité, de la violence des groupes en émoi. Ces groupes tenteront par tous les moyens de convaincre non seulement le reste de la société du danger qui les guette, mais encore viseront-ils un contrôle social et légal qui puisse chasser ce danger à jamais.

La panique morale, toute spéciale qu’elle est, courtise étroitement ce qu’on appelle déviance et problèmes sociaux (Goode et Ben-Yehuda, 1994). Les champs occupés par la déviance peuvent faire germer le souci moral propre à la panique morale. La conduite jugée immorale est plus sujette à soulever inquiétude et peur, tout en supportant des conduites plus conformes aux valeurs anciennes. Les problèmes sociaux, pour leur part, touchent cet intérêt du public campé aussi au sein de la panique morale.

Dans la version dramatisée des jeunes, dans la présentation de leur violence, ressort facilement leur déviance que l’on tente de contrôler par tous les moyens, qu’ils soient spécialisés (santé, services sociaux, justice) ou non (familles, groupes primaires, écoles…). La question de la violence se fait si imposante qu’elle se transforme en problème social de la violence. Toute la société est ainsi concernée et son regard sur le jeune peut apparaître omniprésent.

Il importe de saisir comment violence, jeune, panique morale en quelque sorte en arrivent à se conjuguer. En effet, spécifier le comportement des jeunes de sorte qu’il devienne d’intérêt public, qu’il apparaisse comme une déviance « naturelle » ou qu’il se fasse véritable problème social peut faire partie de processus complexes qui se situent à plusieurs niveaux.

Une analyse s’impose alors au niveau macrosociologique afin de percer les aspects de la définition de la violence dans ses rapports aux structures du pouvoir. Une autre peut s’y juxtaposer, sur le plan microsociologique, où les désignations de la violence sont rattachées à leurs sources sociales. Cela devrait nous permettre de constater la nature socialement construite des désignations de la violence, en d’autres termes de l’émergence, des intérêts en cours, des interactions en jeu et du langage propre à consacrer le jeune comme violent.

Afin d’illustrer notre position, à savoir que la désignation de violence relève davantage d’une démarche sociale que de caractéristiques inhérentes à l’individu, nous allons commencer par présenter trois portraits de jeunes dans trois temps différents où Église, médecine psychologique, gestion médico-pénale semblent s’imposer. Profilé, le portrait du jeune violent peut faire ressortir aussi bien les traits du mal que ceux du pathologique (chapitre un). Considérer les « faits » entourant les jeunes, circonscrire la violence qui s’y cache peut faire ressortir aussi bien la part d’agressivité intentionnée que la part déterminée. Une personnalité violente se forme et laisse présager un avenir précaire. Savoir dire la violence des jeunes (chapitre deux) n’est pas étranger aux moyens mis en place pour lutter contre cette violence (chapitre trois). En effet, contrôler et punir, prévenir et guérir peuvent découper les formes de violence et tracer la carrière du jeune violent. Pratiques punitives, dissuasives, comme pratiques réhabilitatives et préventives jettent un même voile sur les jeunes, voile qui répond de cette nouvelle éthique de la lutte à la violence.

Cette violence, elle se raconte abondamment dans les médias. Les récits sur la violence des jeunes sont loin d’être justes et corrects. Ils font appel à la peur de façon démesurée, ils peuvent être générateurs de panique morale, dans un sens supportant le savoir dire de la violence et les moyens pour la contrer. Là se retrouverait la sécurité tant recherchée (chapitre quatre).

Paradoxalement, alors même que l’on raconte la violence des jeunes et que l’on fait de ceux-ci des individus imprégnés de violence, une toute autre violence, enracinée celle-là, peut conduire à anéantir les jeunes. Imbriquée dans les rapports de production, sise en plein cœur de la culture, faite de misère et de pauvreté, cette violence semble impossible à déloger. Plus, elle se fera carrément meurtrière avec les jeunes forcés au combat en tant que soldats. Enfin, il y a encore cette violence où l’anéantissement du jeune est tout simplement recherché. Le jeune est considéré comme un déchet par certaines forces de l’ordre, qui font entre autres le nettoyage des villes (chapitre cinq).

Il apparaît que la violence des jeunes n’a pas de mesure commune avec celle que nous pouvons leur infliger ; mais toutefois, nous pensons que nous ne pouvons nous attaquer à une tout en négligeant l’autre. Il importe ainsi de considérer le conflit à la base de la violence, de comprendre la façon dont la violence peut se poursuivre (chapitre six). Ensuite, ressentir la manière selon laquelle le conflit fait son chemin au sein même du jeune, dans sa famille, à l’école, au moment où l’on tente de le réformer, ou encore là où il se retrouve dans la rue, ressentir alors son conflit peut aider à sa résolution (chapitre sept). En effet, d’autres efforts doivent être concentrés pour nous sortir et sortir le jeune des enclaves qui nous font prisonniers de la violence. Le cadrage qui nous fait considérer la violence, l’image du jeune comme violent peut être mis en doute afin de nous rassurer cette fois vis-à-vis le jeune, lui conservant son aspect humain (chapitre huit).

CHAPITRE 1
PORTRAITS DE JEUNES

Dans une société préindustrielle, plusieurs paradoxes semblent entourer le jeune âge. Par exemple, la majorité juridique en France est fixée à 25 ans, question d’assurer aux ascendants le contrôle des alliances matrimoniales. Pour les rois, cette majorité est de treize ans révolus. La jeunesse, d’autre part, n’empêche pas d’être pendu, d’être soldat. Sous Louis XIII et Louis XIV, généraux et conseillers d’État n’ont souvent que vingt ans (Bercé, 1996 : 43).

L’adolescence n’a pas sa place comme telle dans les sociétés préindustrielles. Le terme n’est pas reconnu dans le langage commun. Il y a l’enfance « incapable » et soudainement la jeunesse. Dès la fin de l’enfance, le jeune se retrouve systématiquement au travail. Le travail dans les champs, l’apprentissage du métier se fait dès huit à dix ans.

Les jeunes des milieux aisés, noblesse et bourgeoisie, se retrouvent pour leur part dans les collèges ou couvents. Ces institutions se chargent des jeunes pendant six ans, de la sixième à la rhétorique. Le régime, le même pendant 400 ans en Europe, emploie des moyens qui peuvent aujourd’hui nous apparaître « cruels ». Il s’agit de « dompter » le jeune aristocrate ou bourgeois. Le modèle ne tardera pas à s’étendre.

Dans toutes ces institutions, en apprentissage, aux écoles ou aux collèges, les jeunes gens étaient soumis à une discipline sévère scandée par les châtiments corporels. C’était une délégation du droit et du devoir parental de correction. Personne n’y échappait. On sait, par le journal du médecin Héroard, la fréquence des châtiments infligés au dauphin, futur Louis XIII. Les reines mères régentes ordonnaient aux gouverneurs de leurs fils Louis XIII et Louis XIV de les soumettre au fouet bien après qu’ils furent devenus rois. Le grand dauphin, fils de Louis XIV, avait souvent les paumes violacées de coups de férule reçus dans la main. Personne ne critiquait le principe des punitions physiques. La honte était recherchée plus que la douleur. L’utilité pédagogique des violences domestiques et scolaires était indiscutée. Les réflexions indignées d’Érasme, de Montaigne ou, plus tard, de Voltaire ou du cardinal de Bernis témoignaient d’une réaction de sensibilité plutôt que de l’affirmation d’une doctrine concurrente (Bercé, 1996 : 45).

Le modèle institutionnel et la surveillance qu’on peut y exercer deviennent en effet désirés pour tous les jeunes, en tout particulier pour les jeunes de la rue. C’est à ce moment que l’enfant « moderne » naît comme personnage central de l’organisation familiale (Meyer, 1977 : 9). La réforme de la rue, siège de la criminalité, s’effectue au moyen d’une architecture qui laisse voir et permet de contrôler. Le panoptique (panopticon – la capacité de surveiller de façon constante : voir sans être vu) de Bentham (1787) n’est pas étranger à cet exercice et, en effet, est à l’œuvre. Le nouvel ordre urbain vient alors modifier sérieusement la socialisation des enfants de l’époque ; autrefois, l’enfant apprenait à vivre dans la rue, comme partie intégrante de la collectivité. Il imprégnait la culture de sa communauté. L’enfant n’était alors qu’un membre de cette société, il n’appartenait comme tel à personne, il n’était pas la propriété de tel ou tel couple. Avec le changement de fonction de la rue, les familles sont confinées à leur logis et les liens de sang prennent une importance nouvelle. Cette importance de l’enfant débuta surtout chez les élites, elle se diffusa et devint peu à peu le modèle à suivre pour toutes les classes. L’arrivée de cet « espace privé », soit le logis, est à l’origine de plusieurs autres changements sociaux, dont un des plus importants fut une différenciation accrue du rôle des sexes.

Bien que les villes adhèrent majoritairement à ce nouveau modèle de réforme de la population par des modifications architecturales, il existe encore les faubourgs où les sous-prolétaires vivent toujours de manière « désordonnée ». On décida alors de prendre en charge cette population de rue, de systématiser ses rapports sociaux, de la mettre au travail et au rythme de l’usine. On crée des cités ouvrières. En effet, la place de l’homme était à l’usine, celle de la femme au foyer et celle de l’enfant à l’école. Ce modèle devint un idéal utile, entre autres, pour déterminer le rang social d’une famille, alors que l’enfant faisait l’objet des vérificateurs de familles. Il devint une arme puissante dans les mains de l’État pour la socialisation des sous-classes. Les « sans aveux » sont l’objet de plusieurs législations, ils connaissent amendes, déportations, répression. La mendicité devient un crime et l’emprisonnement s’impose pour bon nombre de jeunes vagabonds.

Vers les années 1893, la vague de répression à l’égard des jeunes vagabonds est remplacée par une volonté de rééducation. On décide que tous les jeunes vagabonds doivent rester sous la tutelle de l’État jusqu’à l’âge de 25 ans, à moins qu’ils ne soient engagés de manière permanente dans l’armée. De 1832 à 1906, les législations sur le vagabondage des mineurs restent sensiblement les mêmes. La notion de vagabond est suffisamment flexible pour prendre en charge n’importe quel enfant qui dérange, qui ne va pas à l’école : celui-ci n’a pas besoin de commettre quelque délit que ce soit. Bientôt ce n’est plus seulement l’enfant vagabond dont on peut se saisir, mais encore celui que l’on trouve malheureux (1935) puis en danger moral (le vagabond à domicile) (Meyer, 1977 : 10, 42 et suiv.).

La gestion des jeunes subit ainsi diverses transformations.

Au modèle pénitentiaire du début du XIXe siècle qui tire sa légitimité d’une représentation de l’enfant comme « adulte en miniature », se substitue peu à peu le modèle de protection d’administration de la justice des mineurs. […] Dans le modèle de protection, on s’intéresse désormais moins au délit commis par l’enfant qu’à son auteur et à sa famille. […] Vers 1880, apparaissent les premières lois de protection de l’enfance en Europe (interdiction du travail, scolarisation obligatoire, déchéance de la puissance paternelle…) (Sudan, 1997 : 384).

Depuis les années 1980, un certain nombre d’États ont revu entièrement ou partiellement leur justice des mineurs (Angleterre, Autriche, Belgique, Brésil, Canada, Espagne, Portugal, Suisse, USA, …). Ce mouvement n’est pas terminé et plusieurs pays sont en pleine interrogation […] En effet, les débats actuels oscillent principalement entre deux pôles : d’une part, une tendance très nette à la dépénalisation et à une déjudiciarisation, ce qui signifie moins d’intervention des tribunaux, mais plus d’implication de la communauté (Écosse, Belgique par exemple) ; d’autre part, une repénalisation, soit une tendance très nette à n’accorder attention qu’à l’infraction, au détriment de la personnalité du mineur (principe de la proportionnalité de la mesure) et à garantir l’impartialité de la procédure judiciaire (plusieurs États des USA par exemple) (Sudan, 1997 : 396).

Au Canada, le jeune va suivre un parcours similaire à celui emprunté par son cousin d’Europe. Comme lui, il deviendra, après n’avoir été considéré que passif et victime, à la fois victime et responsable, ce qui peut être le lot du jeune violent.

1.1 – AU XIXe SIÈCLE, L’ENFANT EN PERDITION

Le XIXe siècle est témoin de changements profonds dans la société canadienne. Plusieurs signes de ces changements apparaissent dès le début du siècle, tant aux plans économique, politique que social, alors même que l’avènement de la révolution industrielle se situait vers 1850. Reste-t-il qu’un encadrement sans précédent des populations est envisagé. En effet, les autorités sont amenées à se faire une autre idée de ce qu’est l’homme, compte tenu des nouveaux rapports de production ou des relations spécifiques entre les producteurs. Ce nouveau mode de production introduit petit à petit des différenciations dans les rôles, institue des privilèges, entraîne la révision du droit et établit de nouvelles connaissances qui ne sont pas sans déterminer à leur tour les rapports sociaux dont se fait responsable le politique. En somme, une population disciplinée et travailleuse faciliterait la production, assurerait le nécessaire à la survie et même pourrait laisser entrevoir le bonheur. Tout un discours cherche à mobiliser des groupes et des individus tout en leur donnant une représentation de leurs actions possibles par rapport à ce que seraient les fondements de la société. Propriété privée, libre entreprise, travail, discipline font lire les événements d’une façon inédite et les interprétations données éliminent toute autre manière de voir l’individu. Dans ce processus, un masque est jeté sur les lieux privilégiés d’où proviennent les critères utilisés.

L’idéologie dominante se forme ainsi à partir de pouvoirs diffus, d’intérêts diversifiés, de transactions de toutes sortes impliquant plusieurs groupes. Partie prenante de cette idéologie, une église institutionnalisée se développe au Québec de façon exceptionnelle. Cette église n’offre pas que ses récits mobilisateurs, ne légitime pas que certains comportements ; elle se situe tout à côté du politique (faisant même de la propriété une vertu), favorisant la construction du pénal, la venue de l’asile, l’enfermement des jeunes et l’encadrement de la population.

L’Église Catholique au Québec, pour ce qui est du XIXe siècle et une bonne moitié du XXe siècle, monopolise quatre grands secteurs de la vie sociale. Le culte lui appartient de façon non partagée. L’Église est responsable de l’enseignement tout entier. De même, elle assure les soins moyennant quelques subventions et la charité parfois obligée des paroissiens. Seule l’Église peut d’ailleurs demander et ordonner des dons. Il n’est donc pas surprenant qu’en raison de l’importance de l’Église et de ses institutions, les problèmes se définissent en termes de bien et de mal, voire de vertu et de péché, de moral et d’immoral. Ce n’est que vers les années 1960 que les quatre monopoles de l’Église s’effritent aux dépens du profane. Ainsi, plus de cent ans de décalage par rapport à l’Europe. Bien qu’influencé par cette dernière et secoué par la révolution industrielle au XIXe siècle, le Québec va longtemps se réfugier dernière son Église, ce qui va constituer non seulement une définition particulière des problèmes mais encore une recherche de solutions bien spéciales. Les garçons et les filles aux prises avec les religieux (frères, pères, sœurs) nous tracent le chemin parcouru.

Deux congrégations religieuses méritent particulièrement l’attention, à savoir celle du Bon-Pasteur d’Angers à Montréal et celle du Bon-Pasteur à Québec. Elles ont joué un rôle important et ont servi d’instrument dans ce qui devaient devenir par la suite les centres de transition, les écoles de réforme et d’industrie et les prisons des femmes. Au début, les Sœurs œuvrent à créer des refuges, des asiles de « repentir » pour les ex-prisonnières, et des refuges de « préservation » et de « protection » pour les jeunes filles en danger. Toutes ces femmes et ces filles sont en voie de « perdition » à leurs yeux. Chez les Sœurs du Bon-Pasteur d’Angers à Montréal, il s’agira d’abord de leur premier refuge, le refuge du Bon-Pasteur (sorte de maison de transition entre la prison et la communauté), puis de l’établissement St-Hubert et de la maison Ste-Domitille (écoles de réforme et d’industrie) et ensuite de l’asile Ste-Darie (prison des femmes) de Montréal. Chez les Sœurs du Bon-Pasteur de Québec, deux institutions méritent une mention : l’asile Ste-Madelaine (prison des femmes de Québec) et l’hospice St-Charles (école de réforme et d’industrie).

L’œuvre des Sœurs est imprégnée d’une vision manichéenne très forte. La façon dont celles-ci doivent, au départ, diviser les femmes en deux catégories (vertueuses et vicieuses) n’est qu’une indication de cette logique. Dans cette démarche, il y a d’un côté un Jésuite, le Révérend père Tellier, qui trace, pour les Sœurs du Bon-Pasteur d’Angers à Montréal, la ligne de pensée de l’œuvre lors de l’ouverture, en 1844, et, de l’autre côté, les Sœurs qui le laissent aussi parler de la misère, de la perversion de la femme, comme le plus grand mal que la terre ait porté :

Autant la femme mue par l’esprit de Dieu est vertueuse, noble et puissante pour le bien, autant la femme mue par l’esprit de la chair est-elle vicieuse, ignoble, et puissante pour le mal. La séduction de la femme n’a pas seulement renversé le premier homme au paradis terrestre ; elle a successivement enivré et perverti les géants au temps du déluge, Israël dans le désert, David et Salomon sur leurs trônes, des hommes éclairés et saints de tous les siècles et de tous les pays : elle ravage la société dans toutes ses branches. Mais supposez que la séduction soit poussée par la misère, largement soudoyée, endoctrinée par les exemples et les encouragements, enhardie, exaltée, par d’indomptables passions intérieures, supposez qu’elle soit systémique, organisée, persévérante, généralisée, oh Dieu, que deviennent alors les âmes ? (Annales des religieuses de Notre-Dame-de-Charité du Bon-Pasteur d’Angers, 1895, I : 22).

Les Sœurs doivent ramener sur le bon chemin toutes les femmes qui sont en train de perdre leur âme et prévenir que d’autres seraient même seulement soumises aux tentations des premières. Pour ce faire, elles se voient alors liées à l’évêque et au magistrat, afin de sauver les jeunes filles de la prison :

Dans ce siècle, surtout le vice est précoce et souvent devance l’âge. Le magistrat et le prêtre savent que ce n’est pas seulement l’âge mûr qui peuple les prisons, mais que la jeunesse y fourmille. La société ne l’ignore pas, le jeune détenu ne trouve souvent dans les prisons qu’une école du crime et de libertinage, et au terme de sa détention il est ordinairement plus fourbe et plus adroit ; rarement est-il devenu meilleur. C’est pour arracher à cette affreuse position les jeunes filles tombées sous le coup de la loi, que cette institution peut aussi se charger de l’œuvre dite de St-Michel. Que la magistrature d’une ville montre le désir de confier au refuge du Bon-Pasteur les jeunes prisonnières, elle rencontrera un zèle empressé à les admettre […] (Annales des religieuses, 1895, I : 27).

Le Refuge devient une nécessité non seulement par ce qu’il peut faire mais encore parce qu’il est la seule initiative du genre au Canada-Est. En effet, il n’y aura rien d’autre pour la « femme déchue » que le refuge du Bon-Pasteur.

Dans leurs annales, les Sœurs indiquent le traitement qu’elles réservent pour ces femmes ; elles le disent encore à travers les paroles du père Tellier :

Ici les âmes apprendront ou se rappelleront les visites saintes consolantes, les obligations graves et salutaires de la religion, elles trouveront une existence honnête et paisible, elles reprendront le goût et la pratique du travail, ici en un mot elles se retremperont ; et revêtues enfin de Jésus-Christ, elles deviendront en lui de nouvelles créatures, qui ne garderont du passé que le repentir et la reconnaissance (Annales des religieuses, 1895, I : 24).

Ainsi, le Refuge « n’admet aucune pénitente, n’en retient, n’en renvoie aucune malgré elle : mais la porte s’ouvre à tous les cœurs contrits et repentants de quelque part qu’ils viennent » (Annales des religieuses, 1895, I : 24). Un travail actif et régulier occuperait l’esprit et les forces des repentantes admises, tandis que le catéchisme aiderait les Sœurs à réformer leur caractère. La fougue de leurs passions s’apaiserait peu à peu et elles deviendraient « soumises, respectueuses, diligentes ». Enfin, la porte s’ouvre à toutes ces filles, mais c’est la prison qui les attend si elles n’entrent pas et même si, une fois entrées, elles ne se « soumettent » pas.

La douce assistance des Sœurs apaise la misère des pénitentes, mais la montée de leur œuvre de « repentir » et de « préservation » se traduit en école de réforme, en école d’industrie et en prison.

Une première « classe » de préservation existe déjà en 1847, mais elle est supprimée en 1850, faute de locaux suffisants. En 1861, on accepte, dans un nouveau local, dix-neuf jeunes filles abandonnées (Annales de la maison Ste-Domitille, 1919 : 35). Il n’était pas encore question de faire des écoles spéciales pour les jeunes pénitentes, celles-ci se retrouvant ainsi prisonnières dans le Refuge des Sœurs.

En effet, pour l’abbé Casgrain, la « réforme » des prisons, en 1850, n’était guère qu’à l’état de projet. Aux yeux d’un certain public, ces prisons étaient de véritables écoles de vice : « Les jeunes délinquants des deux sexes se trouvaient en rapports journaliers avec ce qu’il y avait de plus corrompu parmi les repris de justice, et devenaient en peu de temps aussi vicieux que les anciens criminels. Les autres ne voyaient et n’entendaient autour d’eux que ce qui pouvait les endurcir et les enfoncer davantage dans le mal » (Casgrain, 1896 : 56). En 1869, l’abbé Ramsay entreprit d’apporter une solution à cette « coupable négligence de l’État ». Il réussit à faire adopter par le Parlement une loi qui prévoyait l’établissement d’écoles de réforme.

En vertu de cette loi, les jeunes gens convaincus d’une première faute étaient soustraits à la société des repris de justice qui auraient pu les perdre, et placés dans des maisons de correction. Ce fut le commencement de la classification des prisonniers, classification réclamée depuis longtemps […] Les jeunes délinquants, punis pour une première faute commise souvent par étourderie et sans avoir beaucoup conscience de leur culpabilité, n’ayant pas à subir l’atmosphère pestilentielle des prisons, purent être ramenés dans la voie droite et transformés en bons citoyens (Casgrain, 1896 : 237).

Ce fut la première réforme. La deuxième, pour l’abbé Casgrain, toucha les enfants de parents « dépravés ». L’enfant abandonné ou orphelin allait être instruit, dans les écoles d’industrie, de ses devoirs envers Dieu et les hommes, et devenir capable de gagner honorablement sa vie. « Ce genre d’institution est inappréciable ; car il est plus facile d’empêcher des enfants de se gâter que de les réformer » (Casgrain, 1896 : 238).

En 1870, le gouvernement autorisait la Congrégation du Bon-Pasteur à établir des écoles de réforme et d’industrie. Ce qui fut fait à St-Hubert :

L’école de Réforme est destinée aux jeunes délinquantes qui sont ainsi confiées à la sollicitude des religieuses au lieu d’être envoyées à la prison où elles ne faisaient que se pervertir davantage […]

L’école d’Industrie recueille les petites filles abandonnées, ou dont les parents ne peuvent prendre soin ; et elle les garde jusqu’à l’âge de seize ans (Annales de la maison Ste-Domitille, 1919 : 161).

La maison Ste-Domitille, fondée en 1896, est encore un exemple du travail de conversion des Sœurs, où l’on prend soin de bien distinguer les catégories :

Le Bon-Pasteur a pour but principal de recueillir les personnes dont la conduite, plus ou moins répréhensible, a besoin de réforme. Mais toutes celles qui entrent chez nos Pénitentes ne sont pas nécessairement de cette catégorie. Parfois, elles viennent à la suite de simples faiblesses ou légèretés qui inspirent des craintes pour l’avenir. Combien même, n’ayant fait aucune faute mais se voyant dans un milieu où leur vertu est exposée, demandent à être admises dans cette atmosphère calme, dans ce port tranquille, dans cet asile de travail et de piété, pour passer leur vie à l’abri du danger et assurer leur salut éternel. Celles qui doivent vivre près de nos petites Préservées, quoique non directement en contact avec elles, sont d’ordinaire choisies dans cette dernière catégorie ou, par exception, parmi celles qui furent plus coupables, mais dont la conversion est solide et sincère (Annales de la maison Ste-Domitille, 1919 : 63-64).

Une des règles invariables au Bon-Pasteur est que les différentes classes soient entièrement séparées les unes des autres, malgré le surcroît de dépense que cela nécessairement occasionne. « D’aucuns appellent ça le système à cloisons étanches » (Annales de la maison Ste-Domitille, 1919 : 73-75).

L’asile Ste-Darie suit le modèle déjà établi par les Sœurs dans leur première institution. Cet asile représente, pour elles, 29 longues années d’attente et de « soupirs ».

En 1868, Mgr Bourget confie aux Sœurs de la Miséricorde un asile qu’il avait fondé en faveur des femmes qui, à leur sortie de prison, voulaient être enrôlées parmi les pénitentes. En 1870, les Sœurs du Bon-Pasteur se voient confier cet asile. Elles font l’acquisition d’une propriété, sur la rue Fullum à Montréal, que l’on nomme le monastère de St-Joseph du Bon-Pasteur. La fondatrice est Sœur Marie de Sainte-Hélène Larivière. Cette propriété « ne pouvait contenir qu’une vingtaine de personnes ; de plus les religieuses devaient, conformément à nos saintes règles, avoir leurs appartements entièrement séparés de ceux des pénitentes » (Annales des religieuses, 1895, I : 157).

Le 3 mars 1873, on signa

l’acte par lequel nous cédions au Gouvernement provincial notre terrain de la rue Fullum, à la condition expresse qu’il y bâtirait pour les femmes une prison, dont nous serions chargées […] Le 20 août 1873, les travaux commencèrent […] L’édifice devait coûter cent quarante mille piastres (Annales des religieuses, 1895, I : 255-256).

En 1875, on compte 36 filles dans cet édifice de la rue Fullum. Cependant, il faudra attendre à 1876 pour que le gouvernement confie aux religieuses la direction de la prison des femmes. En septembre, la prise de possession devient officielle et en novembre, les prisonnières sont transférées à ce qui est appelé l’asile Ste-Darie. En 1877, on pouvait écrire que « depuis près d’un an, 100 prisonnières apprennent qu’elles doivent aimer Dieu et qu’elles ont une âme à sauver. Cent prisonnières bénissent le nom de celle qui leur a procuré ainsi l’avantage de connaître notre sainte religion » (Annales des religieuses, 1895, I : 356). Ces prisonnières ne viennent pas seules à la prison des femmes. Celles qui ont de jeunes enfants n’ont d’autres choix que de les amener avec elles. Le gouvernement aura beau envoyer la police afin d’arracher les enfants à leur mère et insister auprès des Sœurs pour que les enfants de dix-huit mois et moins soient évincés, la situation perdurera.

Les Sœurs ne se sont jamais contentées d’être de simples matrones. Elles répondent sans doute aux vœux du « correctionnaire », mais elles poursuivent aussi leur vocation interne. La façon dont elles font parler une de leurs protégées de l’asile Ste-Darie, en 1894, est une indication.

Non content d’attendre les fugitives, il (le Divin Pasteur) court après elles. Il les suit pas à pas, épiant le moment où il pourra les faire tomber dans les pièges ingénieux de sa tendresse. Quelle joie ! Quelle allégresse pour lui, quand il voit ces pauvres rebelles, épuisées par les blessures qu’elles se sont faites, ou retenues par les épines des buissons où elles se sont engagées, consentir enfin à se laisser charger sur ses épaules et rapporter à la bergerie.

Ces lacets de la divine miséricorde où se font heureusement prendre bien des âmes coupables, ce sont, tantôt, des revers subits de fortune, parfois des maladies longues et cruelles ou des assauts plus violents de la grâce. D’autres fois, l’heureuse complice des desseins bienveillants de Dieu, c’est l’autorité humaine arrachant de vive force le pécheur à sa vie criminelle et le jetant, pour ainsi dire, pieds et poings liés, aux pieds de celui qui n’attend qu’un mot pour lui pardonner.

Combien d’âmes en effet, gangrenées jusqu’aux moelles ou bien arrêtées dès leurs premiers crimes par une sentence judiciaire, retrouvent loin du danger et dans la réclusion forcée de la prison ce qu’il leur fallait pour revenir sincèrement à la vertu. Ces prodiges de la grâce, nos mères les ont vus s’accomplir mille fois sous leurs yeux ici comme ailleurs (Annales des religieuses, 1895, II : 246-247).

En cette année 1894, l’asile de Ste-Darie compte 50 religieuses, 10 tourières, 140 détenues, 35 pénitentes, 9 enfants.

Intéressées d’abord à un groupe de pénitentes, les Sœurs ont accueilli successivement des enfants à protéger, des jeunes délinquantes et des prisonnières. Elles les ont soumis aux « cloisons » nécessaires, d’après l’ordre civil et religieux. Leurs institutions ont permis de découvrir cette source inépuisable des marginalités, ayant pour mission, au départ (1844), d’effacer les traces de libertinage en « cherchant à travers les souillures et les plaies la beauté primitive d’une âme, présentant à la fin au Dieu de toute sainteté son image régénérée et refaite de fond en comble, empourprée d’un sang divin et ravivée par la grâce sanctifiante » (Annales des religieuses, 1895, I : 27). Cet immense travail de réforme, elles s’en sont acquittées en formant les cœurs et en les instruisant, car pour elles « comment espérer que se convertisse une pauvre créature ignorante qui ne sait pas ce qu’est la vertu » (Archambault, 1929 : 124).

À Québec à compter de 1850, les Sœurs du Bon-Pasteur poursuivent une œuvre similaire à celle de la congrégation de Montréal. George-Manly Muir, membre de la société St-Vincent de Paul, visite les prisonnières depuis 1848. Il devient fondateur de l’asile du Bon-Pasteur de Québec, en 1850, alors que Madame Roy en accepte la direction.

Dès lors, deux Sœurs allaient à la prison, chaque mois (à l’époque, tous les gardiens étaient protestants). Là, elles s’entretenaient avec les prisonnières, leur enseignaient le catéchisme. Elles les invitaient à se convertir et leur offraient une place à l’asile Ste-Madelaine. « Ces visites réitérées faisaient une impression si salutaire sur les détenues, opéraient parmi elles de si remarquables conversions qu’en 1867, le conseil de la communauté décida que deux ...

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