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La Rénovation de L’Héritage démocratique: Entre fondation et refondation

LA RÉNOVATION DE
L’HÉRITAGE DÉMOCRATIQUE

Entre fondation et refondation

Collectif dirigé par Anne Trépanier

Merci aux auteurs de ce livre qui ont accepté de relever le

défi d’un ouvrage collectif. Je tiens aussi à exprimer toute

ma gratitude au CIRCEM et à Joseph Yvon Thériault

pour leur soutien, depuis mon stage postdoctoral

jusqu’à cette publication. Que Marie-Hélène Choinière,

Joëlle Saint-Arnaud et Louise Cloutier-Trépanier soient ici

remerciées pour avoir relu attentivement le manuscrit. Enfin,

merci à Louis qui s’est occupé de nos enfants Léonard et Ève

pendant les nombreuses séances de réécriture que je me

suis imposées au cours des deux dernières années.

Merci enfin à Eric Nelson qui a cru en ce projet

et à l’équipe de production d’Alex Anderson.

Première civilisation à se définir à partir d’un point cardinal,

l’Occident, dans une sorte d’intuition géniale, s’est donné –

avec le nom du couchant – la mort pour horizon. Mais il

ne le sait pas. Il s’est plutôt identifié à la « découverte » du

Nouveau Monde, à la course du soleil et à son éternel retour.

Tel l’astre solaire, l’Occident, civilisation du changement et des

révolutions, est promis à une perpétuelle renaissance.

Thierry Hentch, Raconter et mourir.

Aux sources narratives de l’imaginaire occidental.

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION

ANNE TRÉPANIER

PREMIÈRE PARTIE :
Réflexions sur la refondation appliquées à l’histoire canadienne-française devenue québécoise

Récits de fondation et téléologie. Réflexions autour de l’historiographie du réformisme canadien-français

ERIC BEDARD

Historiographie de l’ambiguïté et ambiguïté de la refondation : la querelle de l’ambiguïté dans le Québec contemporain

SEBASTIEN SOCQUE

Le « Préambule » à la « Déclaration de souveraineté du Québec » : penser la fondation au-delà de la « matrice théologico-politique »

GILLES LABELLE

Fonder l’autorité sur la liberté : un paradoxe de la pensée personnaliste d’après-guerre

JEAN-PHILIPPE WARREN

DEUXIEME PARTIE :
Fondation-refondation : quel héritage pour la liberté?

L’auto-fondation comme mythe fondateur paradoxal de la démocratie

STEPHANE VIBERT

Pour une refondation non fondationnelle de la démocratie : l’hypothèse des « transcendances relatives »

PHILIPPE CORCUFF

TROISIEME PARTIE :
La refondation, une nouvelle catégorie pour penser l’histoire et l’identitaire politiques

La parade d’une seconde Conquête : l’Acte de Québec comme moment refondateur

ANNE TRÉPANIER

La refondation de la communauté franco-ontarienne par l’école : constats et enjeux

ANNE GILBERT

De la pupillarité à la victimisation : l’émergence, le développement et les effets refondateurs de l’identité victime des Indiens du Canada (1946-1998)

MICHEL LAVOIE

La refondation comme argument :
l’histoire au service de l’identité

ANNE TRÉPANIER

CONCLUSION

ANNE TRÉPANIER

PRÉSENTATION DES AUTEURS

BIBLIOGRAPHIE

INDEX

INTRODUCTION

Quel est le rapport de la collectivité à la démocratie? Pourquoi la démocratie se nourrit-elle de recommencements au risque d’affaiblir l’État? Dans quelle mesure la communauté de citoyens est-elle conviée à participer à l’exercice qui consiste à se nommer? Quels rapports le groupe éclaté entretient-il avec son histoire? Comment peut-on établir une tradition de recommencement?

Ce livre tente de répondre à l’une des plus importantes problématiques des sociétés modernes : celle de la rénovation de l’héritage démocratique. L’obsession du moi est passée du « je » au « nous »… Mutations, transformations, migrations, émotions : les expressions politiques des sociétés modernes donnent l’impression d’une quête identitaire perpétuelle qui se poursuit à la fois dans le passé et dans l’avenir : « Qui étions-nous? Que sommes-nous? Que devenons-nous? Que deviendrons-nous »?

Cet essai collectif fait le point d’une manière originale sur la façon de faire l’histoire et de gérer le rapport à l’héritage; il offre une vision nouvelle et dérangeante par le changement paradigmatique qu’il apporte. En effet, la notion de refondation, issue de la conceptualisation actuelle de l’idée de fondation, s’oppose à celle de révolution. En apparence parente de la réforme, la refondation amène une modification profonde de la vie en société et de l’imaginaire démocratique. Alors que les réactions à la Commission sur les accommodements raisonnables au Québec se sont polarisées autour des notions de minorités et de majorité, on aurait tout intérêt à comprendre ce mouvement comme une mutation correspondant à la refondation : une quête d’équilibre entre les éléments de péril, d’appartenance, d’excentration et de rénovation de l’héritage. Autrement dit, nous gagnerions à voir en cela une situation sociale et historique dramatiquement moderne, où le métissage et la continuité entre l’être et le devenir ne sont pas seulement des paroles appartenant au seul registre du politically correct au sens des « Lumières… tamisées » (Philippe Corcuff), mais où elles font partie d’une éthique politique respectée par la plupart des sociétés modernes, et en particulier par le Canada et le Québec.

Alors que la qualité de l’exercice démocratique se mesure souvent à la facilité avec laquelle un groupe accède à la consommation de biens matériels ou culturels, la présente réflexion permet de considérer de façon globale une réalité pleine de contradictions : la société démocratique en crise d’identité – constituée d’individus à l’ego surdéveloppé – entre fondation et refondation. La question du bien commun, centrale en politique, semble se décliner en besoins circonstanciés, changeant au gré des allégeances, fondant des identités passagères. Qu’en est-il de l’identité politique collective? La situation du multiculturalisme dans les sociétés démocratiques actuelles varie en fonction des luttes de reconnaissance de groupes minoritaires très diversifiés et dont souvent les appartenances et les besoins identitaires convergent1. En effet, les rapports d’opposition entre les différents segments identitaires des collectivités et l’équilibre des nombreux éléments mémoriels et historiques au sein de chacun des groupes ont pour effet de faire émerger ou renaître un référent politique collectif. Cette situation à plusieurs balanciers invite à la reformulation du credo identitaire, à la rénovation de l’héritage commun, voire au renouvellement du bagage imaginaire du groupe historique concerné.

Ce livre a pour objectif de considérer l’idée de refondation en partant de l’idée de fondation et de l’envisager sous trois aspects historiographiques, à savoir comme problématique philosophique, comme catégorie historienne et comme argument identitaire. Nos lecteurs seront accompagnés dans un questionnement philosophique ancré dans la question démocratique, de même que dans une lecture nouvelle, voire une compréhension revivifée, de l’histoire politique des groupes identitaires au Québec et au Canada. Le contexte contemporain de réflexion sur l’identité permet aux auteurs de ce livre de poser la question des définitions collectives du groupe habitant sur le territoire du Québec et du Canada sans poser d’a priori politique puisqu’elle est largement débattue et n’appartient à aucun camp ou parti. La question de l’identité fait l’objet de débats de société, de réflexions individuelles et collectives. C’est la matière principale des observations et des analyses des intellectuels.

L’héritage démocratique est multiforme, plurivoque et étendu. Le défi qui se pose à une enquête pluridisciplinaire (historienne, sociologique, philosophique), qui se résume trop souvent à des analyses globales cyniques et à des tentatives décontextualisantes et arides, est celui de prendre la réalité démocratique dans toute sa prégnance mais aussi dans son idéal, c’est-à-dire comme il se révèle, de façon sensible et contextuelle. C’est pourquoi nous traiterons de la question de la fondation et de la refondation sous trois angles : l’historiographie, la philosophie politique et les études de cas issues d’études historiennes et de géographie humaine.

Qu’est-ce que la refondation2 ?

L’idée de refondation marque une volonté d’équilibrage, le début d’une nouvelle mise en œuvre des aspirations du groupe, d’un remodelage qui n’efface pas toute légitimité antérieure à son expression comme le ferait l’idée de révolution. L’idée de refondation provient des velléités de recommencement. Elle est en relation étroite avec les idées de péril, d’appartenance, d’excentration et de rénovation de l’héritage.

Par péril, nous entendons le rapport d’un groupe avec un autre groupe dont la culture ou le rôle politique est hégémonique. La survivance est la réponse à une menace réelle ou supposée, tandis que l’assimilation est le résultat de la relation inégale avec l’autre groupe.

La tension entre la citoyenneté et la nationalité résulte d’une contradiction apparente, que la dialectique réconcilie au moyen du terme nominatif d’« appartenance ». Si l’appartenance peut découler d’une identité primordiale, elle peut aussi être une intersection entre différents réseaux, un espace négocié.

L’excentration constitue le lieu de possibilités sociales hors du centre, entendu comme une référence politique. Le dilemme de positionnement par rapport à l’Autre s’exprime par la marginalisation ou la distinction; il est de nature quasi familiale. En effet, il y a dans l’idée d’excentration une référence à un centre, lequel peut être religieux, culturel, linguistique, territorial ou politique.

L’idée de rénovation de l’héritage est, de même, issue d’une dialectique mettant en présence l’aspiration à une stabilité identitaire et la dynamique du mouvement, ou, dit autrement, du retour à un espace du possible pertinent dans la contemporanéité du besoin d’assises. L’entreprise mentale ou effective de la rénovation de l’héritage se distingue de la fondation par l’idée de recommencement et son corollaire, la réparation, ou si l’on préfère, de rénovation, qui la sous-tend. On a, d’une part, les idées de nouveauté et de recommencement entrelacées et d’autre part, celles de réparation, d’aménagement et de conservation de l’héritage. En cela, cette idée est la plus proche de l’idée de refondation reprise intuitivement par plusieurs historiens et penseurs du social historique. Je défends personnellement cette interprétation de la refondation, puisque c’est à elle que je suis arrivée dans ma thèse de doctorat. Cela dit, j’ai orienté les auteurs de cet ouvrage collectif dans une certaine direction, mais chacun d’eux discute de la refondation comme il l’entend et, ainsi, est responsable de son propos.

La refondation, une catégorie non pertinente?

La Révolution française a fait basculer toute la société dans un autre monde, en proclamant des valeurs nouvelles et en jetant les bases d’un État libéral prenant la forme de la République. Elle instituait un nouvel ordre : « Il reste qu’un fait essentiel ne peut, quoi qu’on fasse, être passé sous silence : et c’est tout naïvement le fait même de la Révolution; entendons de la prise de conscience collective de la rupture brusque, par la violence, de la continuité, de l’héritage et de la tradition3». Toutefois, vu les nombreux soubresauts, débordements, avancées et reculs successifs de la Révolution, on peut penser que pour rendre compte de la rénovation de l’héritage qu’amènent ces affrontements, que l’idée de refondation aurait une place de choix dans la nouvelle historiographie française, même dans ses interstices historiques ou dans ses temps dits morts. Alors que François Furet a fait l’histoire de la « continuité révolu-tionnaire4 », Louis Girard a dit, il y a près de 40 ans, que la Révolution française s’étendait en fait de 1789 à 1799 : « [U] ne révolution qui s’étend sur des périodes aussi longues et sur des espaces aussi vastes, n’est plus guère, en mettant les choses au mieux, qu’une phase, qu’une période, d’une très vaste évolution5 ». Cette évolution doit nécessairement, à notre avis, avoir apporté une reconfiguration de l’imaginaire politique et des pratiques qui y sont liées.

Dans le cas des États-Unis, en revanche, si l’idée de repousser la frontière dessine le trait narratif historique de l’identité, « la Révolution américaine n’est pas considérée comme un acte politique » comme tel, écrit Dick Howard, « elle n’est que le prolongement factuel de la société libérale6 ». La lutte nécessaire pour des instances politiques aurait répondu à l’impératif du bien commun et aurait ainsi dû mener à l’incarnation de la liberté : « Les droits garantis par la souveraineté pouvaient alors prendre une forme soit sociale, soit politique, selon la représentation qu’on s’en faisait7 ». À l’idée de révolution se greffe l’idée de régénération, à laquelle la refondation est aussi sensible. Qu’elle soit française ou américaine, la révolution a instauré des valeurs – la citoyenneté et la démocratie – qui s’expriment à travers l’exercice des droits civiques. « Si l’histoire de la France peut être déclinée à partir d’une révolution qui serait toujours à accomplir, voire à conjurer, l’histoire des États-Unis a ceci de particulier qu’elle a oublié sinon refoulé son origine révolutionnaire8 ». L’héritage commun que ces révolutions ont laissé au monde politique occidental est néanmoins celui de la possibilité de remettre en question l’ordre établi.

Ècrire la vie de la démocratie ou réécrire l’histoire…

Si l’écriture de l’histoire est un besoin qui dépasse largement la seule civilisation occidentale, il semble bien qu’un canevas narratif lui appartient en propre : celui de la ligne du temps9. Aussi, en lien avec l’idéologème du progrès, est-il difficile de ne pas ramener l’histoire d’un groupe à la poursuite de sa pleine réalisation. Or, cette quête peut devenir l’objet d’une construction idéologique ou utopique.

Les tentatives de redéfinition identitaire du groupe se nourrissent abondamment de faits historiques. Cependant, la société historique sait qu’elle dispose de mécanismes de changement et qu’elle peut les mettre en œuvre. Alors, l’utopie serait une volonté de se dégager du temps, de s’arrêter à un moment précis du temps ou de construire une nouvelle société à l’extérieur de son champ d’influence10. La montée des idéologies extrêmes (nationalisme et révolution) est inextricablement liée au passage d’une société fondée sur un rapport transcendant à l’Ailleurs vers une médiation immanente. Comme elle est en perpétuelle tension dialectique avec l’idée d’excentration, la refondation peut s’inscrire dans ce mouvement. En effet, l’excentration par rapport à un lieu de pouvoir et de décision est passée de l’imaginaire du divin à la conscience et à l’imaginaire politiques. La naissance de l’État et la domination de la politique sur le religieux ont fait basculer le système de représentation de soi. Du point de vue de l’histoire politique, l’excentration pensée comme un rapport axial a transité par la monarchie de droit divin vers une représentation parlementaire.

Comprendre l’utopie, c’est répondre à deux questions […] : à quels changements faut-il procéder pour construire un monde meilleur? À celui du système politique ou économique? […] La seconde question porte sur les moyens du changement. Ceux-ci passent presque exclusivement soit par les lois, soit par l’éducation. Mais quels facteurs rendent le changement possible? La révolution est l’option la plus rare, l’évolution étant la plus commune […] mais souvent on ne nous en dit rien. Toujours est-il que la dite évolution amène une véritable révolution dans l’ordre social11.

Sur le plan de l’immanence, le sentiment et l’idée d’excentration ont aussi transporté la représentation de l’Ailleurs de l’au-delà des mers vers le continent et, déjouant les blocs décisionnels, ont fait des individus groupés en société des aspirants au pouvoir politique. Sur l’axe horizontal, donc, l’idée d’excentration joue dans les domaines géographique, culturel et politique. En enlevant à l’excentration sa connotation négative et en instituant le lointain comme référence, on a affaire à un « non-encore-advenu12», c’est-à-dire à une utopie futuriste concrète.

Le sentiment et l’idée de péril sont, quant à eux, associés à l’élaboration de stratégies de sauvegarde et de défense d’un territoire ou d’une identité. Ces stratégies ont été abondamment exploitées par les idéologies montantes au XIXe siècle. En effet, allant de pair avec la montée des nationalismes en Europe, la notion de frontière et de culture locale, le péril est un argument moteur de la refondation. En réaction contre la perte de pouvoir du religieux, l’unité du groupe sera maintenue par la clef de voûte que devient, en raison de la foi commune au legs et à l’appartenance au groupe, l’unité historique.

Motivée par le péril et par la naissance d’une conscience historique du groupe, la question de l’appartenance révèle aussi une volonté de conservation. La notion d’appartenance, indissociable de la notion de loyauté, est peut-être la source indicielle qui est susceptible de nous renseigner le plus sur l’excentration. En effet, en identifiant les Autres, en définissant un programme identitaire et des pratiques confirmant l’unicité et la permanence du groupe, elle permet une recherche sur l’imaginaire et l’identitaire politiques centrée sur la citoyenneté et la nationalité. En effet, le projet politique, quel qu’il soit, prend en compte une réalité nouvelle, issue de la Révolution française : le peuple existe, il est le dépositaire de l’imaginaire de la société. L’imaginaire de la société est ce qui subsisterait d’expressions idéologiques un temps enracinées dans un contexte historique précis, quand celles-ci seraient désaccordées et cesseraient d’être en prise sur le réel pour devenir des structures esthétiques et risibles. En effet, la constante est le désir de réorganisation collective en vue du changement. Si l’idéologie est, selon Marcel Gauchet, « un genre inédit de discours et de croyance », elle sert de « légitimation de l’activité collective13 » et elle est tributaire de la formulation progressive de la Révolution française, qui, en faisant basculer le système politique, entraîne une réorganisation des pratiques politiques et identitaires et un changement dans la représentation du groupe.

La refondation au secours de la révolution non advenue

L’idée de refondation offre, sur le terrain de l’identité politique canadienne, la possibilité d’accomplir le projet ambitieux consistant à changer le monde colonial en respectant les acquis des deux grandes traditions culturelles et politiques, la française et l’anglaise. Moins risquée que la révolution, la refondation est un projet de conciliation, voire de réconciliation, dans la mesure où les héritages du passé sont considérés comme hétérogènes, c’est-à-dire nombreux et d’allégeances différentes. La mémoire historique et les récits qui la maintiennent sont la nourriture du groupe historique qui se questionne sans cesse sur son identité. En fouillant les récits identitaires, les Québécois se révèlent en fait être des assoiffés de Soi, d’où la problématique qui s’impose depuis le dernier référendum sur la souveraineté du Québec : l’identité politique du groupe historique.

Notre lecture des histoires du Canada publiées par François-Xavier Garneau, Thomas Chapais et Lionel Groulx, d’une part, et des histoires du Québec plus récentes d’autre part, nous a permis de découvrir, dans le grand récit historien canadien-français et québécois, des thématiques qui touchent à l’identitaire et à l’imaginaire politiques du groupe habitant sur le territoire actuel du Québec : le péril, l’appartenance, l’excentration et la rénovation de l’héritage. Ces occurrences ont été vérifiées dans une foule de textes relevant de diverses écoles de pensée : des écrits et thèses de Marcel Trudel à Gérard Bouchard en passant par ceux de Fernand Ouellet, Jean Hamelin, Serge Gagnon, Pierre Savard, Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert, Yvan Lamonde et Jocelyn Létourneau, sans oublier les contributions d’auteurs appartenant à des disciplines telles que la sociologie, la science politique et la philosophie, comme Fernand Dumont, Jacques Beauchemin et Guy Laforest. Les groupes de recherche sur l’identité et les idéologies au Québec, sur les Canadiens français, sur la culture populaire, sur les identités plurielles ou sur les francophones en Amérique du Nord soulèvent aussi les mêmes questions, lesquelles sont communes à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire ou aux définitions du groupe québécois14. Nous sommes loin ici de prétendre que ces auteurs ont brossé, dans leurs travaux, un tableau identique de la trame événementielle, narrative et argumentative de l’histoire du Québec. Plusieurs se réclament d’ailleurs d’une « narration alternative » aux récits « nationalistes mélancoliques », ou aux discours « antinationalistes », pour reprendre des expressions de Jocelyn Maclure15. Cependant, comme ces idées ont longtemps été et sont encore des appels à la transcendance, nous pensons que la soif d’une telle valeur est encore perceptible dans l’imaginaire politique des sociétés modernes et, en particulier, au Canada et au Québec. En ce sens, nous ne refusons pas cette quête, qu’elle soit orientée vers un engagement démocratique, philosophique ou social. Mais notre propos n’est pas de proposer une nouvelle transcendance. Notre objet de recherche suffit à nous la faire explorer sous différentes formes.

Eric Bédard souhaite voir s’édifier une histoire politique qui mettrait au premier plan des « moments » plutôt que des avènements, des moments dont on pourrait analyser les constantes les traversant. La proposition d’étudier des événements mentalitaires avec l’outil de la refondation correspond à son souhait de voir l’histoire politique canadienne-française québécoise considérée d’un œil neuf. Ce que nous entendons comme l’idée de refondation s’est exprimé, dans l’historiographie canadienne et québécoise, au moyen de différents termes : certes celui de rébellion, dans les années 1837-1838, mais aussi celui de recommencement, de nouvelle genèse, de peuple neuf, de nouveau projet de société, de collectivité neuve et d’autres encore, selon la discursivité de chaque époque.

En outre, le concept de refondation englobe, entre autres, la « première histoire nationale » (François-Xavier Garneau), les mouvements de rébellion de 1837-1838, les idées de renouveau (Armand Lavergne, Jules Tardivel), d’hygiène socioculturelle (Antoine Labelle), de peuples refondateurs (Henri Bourassa) de fondation référentielle (Fernand Dumont), de révolution tranquille en 1960 (Jean-Paul Desbiens), de recommencement, en 1970 (René Lévesque), de nouveau projet de société en 1995 (Coalition souverainiste) et de communauté neuve 2000 (Gérard Bouchard) dans l’espace territorial et mentalitaire québécois.

Un questionnement sur trois plans

Notre questionnement collectif sur la rénovation de l’héritage démocratique se fera sur trois plans. La première partie, « Réflexions sur la refondation appliquées à l’histoire canadienne-française devenue québécoise », explique le concept de refondation et son fondement situationnel dans l’historiographie canadienne et québécoise. Les textes d’Éric Bédard, de Sébastien Socqué, de Gilles Labelle et de Jean-Philippe Warren composent cette première partie. Ils soulèvent la pertinence de l’hypothèse de la refondation pour problématiser le rapport des Canadiens et des Québécois à l’histoire et au politique. Dans la deuxième partie, « Fondation-refondation : quel héritage pour la liberté? », Stéphane Vibert et Philippe Corcuff s’appliquent à penser la société démocratique et la pertinence de sa nécessaire et difficile tradition de refondation. Leurs réponses complémentaires complexifient le rapport du philosophe à la cité, mais aussi celui du citoyen à la société. La troisième partie, « La refondation, une nouvelle catégorie pour penser l’histoire et l’identitaire politiques », rassemble des études de cas réalisées par Anne Trépanier, Anne Gilbert et Michel Lavoie. Chacune de ces études applique la catégorie de la refondation à un moment de la rénovation identitaire. Enfin, un dernier article envisage la refondation sous un autre angle, celui de l’argument historique comme instrument de la définition politique de l’identité du groupe québécois.

Réflexions sur la refondation appliquées à l’histoire canadienne-française devenue québécoise

L’idée de refondation est souvent confondue avec celles de refonte, de réforme et de progressisme. Plus la conscience historique du groupe devient un élément incontournable pour sa redéfinition, ainsi que c’est le cas depuis le début du XIXe siècle au Québec – comme d’ailleurs au Canada –, plus l’idée de fondation appelle une nouvelle catégorisation. Et cela, non seulement parce que la provincialisation du Québec change sa narration et la colore d’une autre forme d’excentration, mais aussi parce que cet espace géo-identitaire pénètre, avec tout le monde occidental, dans l’époque des grands récits. Au cours des XIXe et XXe siècles, les historiens sont devenus les principaux définisseurs de l’identité des groupes en mettant en évidence les notions de peuple, de patrie et de nation. Aussi nous semble-t-il que le recours historien au passé historique du groupe appelle une lecture différente de la rénovation de l’héritage démocratique. En effet, la narration historique fait appel à la permanence de l’idée de refondation afin de nourrir une argumentation basée sur l’expérience vécue par le groupe historique dont les contemporains se lisent et se disent les héritiers. Le chapitre d’Éric Bédard intitulé « Récits de fondation et téléologie. Réflexions autour de l’historiographie du réformisme canadien-français » nous livre les résultats d’un questionnement historiographique sur l’intérêt qu’ont suscité les réformistes canadiens à différents moments de l’écriture de l’histoire canadienne, soutenant ainsi l’intuition de la permanence, de la pertinence et de l’importance d’étudier l’idée de refondation en coups de sonde, en « moments », au plan historique comme au plan historiographique. Éric Bédard propose une étude renouvelée du politique pour comprendre les questions qui ont été sans cesse débattues, afin d’envisager toute la gamme des possibilités qui ont été explorées dans le passé. L’étude historiographique que Sébastien Socqué consacre aux travaux de Gérard Bouchard, d’Yvan Lamonde et de Jocelyn Létourneau traite de la problématique de l’ambiguïté et de l’ambivalence, qui a été récemment thématisée explicitement et prise en tant que telle comme champ d’investigation propre. L’auteur expose la manière dont cette problématique de l’ambiguïté a été envisagée depuis qu’elle a été exposée par Hubert Aquin dans les années 1960.

Nous republions « Le “Préambule” à la “Déclaration de souveraineté du Québec” : penser la fondation au-delà de la “matrice théologico-politique” », un texte de Gilles Labelle paru il y a dix ans dans la Revue canadienne de science politique, afin de montrer que le problème fondamental qu’a soulevé le pamphlet politico-lyrique du « Préambule au projet de loi sur la souveraineté » (1995) n’était pas propre au Québec, mais concernait la difficile et nécessaire refondation, c’est-à-dire le passage d’une identité politique à une autre, obtenue par un moyen différent. Labelle fait valoir que le « Préambule » ne contenait pas de relents « ethnicistes » ou « bucoliques » et qu’il devait plutôt être envisagé à la lumière du malaise de la modernité. Le « Préambule » était une manifestation de ce malaise, lequel consistait, pour reprendre les termes de Hannah Arendt, à commencer et à fonder quelque chose de nouveau. Mais il n’est pas facile de concevoir une liberté qui se recevrait dans le consentement à une transcendance. Si la représentation politique du groupe demande une conscience historique de la part de celui-ci, c’est la mystique du peuple qui est la véritable clef de voûte de son unité. Dans le chapitre qui clôt la première partie de notre ouvrage, « Fonder l’autorité sur la liberté : un paradoxe de la pensée personnaliste d’après-guerre », Jean-Philippe Warren fait le portrait critique du personnalisme d’après-guerre en prenant comme exemple le parcours intellectuel de Fernand Dumont. Il montre que la fondation s’appuie, dans la philosophie personnaliste, sur une exigence paradoxale : l’éveil de la liberté et sa restriction dans les frontières d’un sens historique et d’un appel transcendant.

Fondation-refondation : quel héritage pour la liberté?

La deuxième partie de l’ouvrage, la plus brève, aborde de front l’ambivalence de la fondation et de la refondation au sein de la pensée démocratique. Le croisement de l’univers paradigmatique du péril, de l’appartenance, de l’excentration et de la rénovation de l’héritage avec l’horizon syntagmatique du risque, du métissage et de l’altérité ne nous semble ni neuf ni typique de la contemporanéité québécoise et du contexte global de mondialisation. Les deux textes qui constituent cette deuxième partie tentent d’éclairer les zones grises de la refondation, mise de l’avant par plusieurs acteurs sociaux, historiques et contemporains, poussés par le besoin toujours plus criant de régénérer la démocratie, le groupe, la nation et son récit.

La question de la pertinence heuristique de l’idée de refondation est ainsi discutée en regard de la fondation. L’expérience et l’idéal démocratiques sont explorés dans le texte de Stéphane Vibert, « L’auto-fondation comme mythe fondateur paradoxal de la démocratie ». L’auteur questionne la puissance d’instauration des collectivités humaines modernes. Il émet l’hypothèse que la démocratie ne peut fonctionner sans fondement. Vibert nous rappelle que la démocratie est bien plus qu’un régime politique et il montre aussi que la démocratie s’institue par un récit d’auto-fondation. En jouant de la refondation dans le récit de soi, la démocratie sans fondement bouleverserait radicalement et inéluctablement les cultures historiques qui l’adopteraient.

En revanche, Philippe Corcuff mène une réflexion philosophique sur la désirabilité de la démocratie et invite plusieurs grands auteurs contemporains à la discussion (Lefort, Rancière, Laugier et Derrida pour n’en nommer que quelques-uns). L’auteur met en cause les notions de « fondement », de « totalité » et de la synthèse hégélienne au profit de l’« équilibration des contraires » suggérée par Proudhon. Il fait ainsi le deuil des transcendances divines, des absolus naturels ou des fondements laïcisés qui ont été constitués dans un certain mimétisme avec les référents religieux (le Progrès, la Raison, le Communisme, le Marché, l’Individu, etc.) pour nous amener sur la piste des « transcendances relatives ».

La refondation, une nouvelle catégorie pour penser l’histoire et l’identitaire politiques

Non seulement l’idée de refondation rend possible l’étude d’une nouvelle mise en récit de l’histoire, exercice motivant le choix et la récupération des lieux de mémoire et de leur redynamisation sur le plan de la négociation d’une identité plurielle dans un monde politique en mutation, mais également elle ouvre la porte à une nouvelle interprétation des récits historiens. Selon nous, l’idée de refondation se présente comme l’élément central de l’imaginaire politique – lieu de référence de l’identité – d’où découlent des pratiques identitaires. Acceptant d’emblée la catégorie de refondation comme pertinente, différente de celle de réforme, de révolution ou de simple refonte, cette troisième partie examine des moments de l’histoire communautaire du Québec et du Canada sous l’angle du recommencement identitaire et de la rénovation de l’héritage, de la migration de sens de l’imaginaire politique. À partir du point focal d’une communauté culturelle en contexte minoritaire au Canada, cette troisième partie illustre la pertinence d’une nouvelle catégorie pour appréhender l’histoire de l’identité politique.

J’ai placé en tête de la troisième partie un texte qui tente une incursion dans l’un des premiers actes refondateurs du groupe historique canadien : la parade d’une seconde conquête peu avant la signature de l’Acte de Québec. Dans « L’Acte de Québec comme moment refondateur », je montre que la Conquête, en tant qu’événement mentalitaire, constitue une référence d’où partent deux vecteurs de la refondation : la continuation et le recommencement obligé. Une immigration différente, un commerce orienté par le mercantilisme britannique et une organisation sociale traditionnelle non-officiellement reconnue me permettent de poser l’hypothèse de la survivance canadienne par la refondation, un exercice identitaire complexe au point de vue de la représentation politique du groupe.

Avec son étude de terrain, « La refondation de la communauté franco-ontarienne par l’école : constats et enjeux », Anne Gilbert nous présente les résultats de son analyse de l’entreprise de redéfinition de la communauté franco-ontarienne. Telle qu’elle fut menée par l’école de langue française dans la province ontarienne, cette entreprise peut être vue comme un exercice de refondation. Dans le contexte d’une minorité francophone déjà très fragilisée par la cohabitation de plus en plus étroite avec la majorité et par l’assimilation linguistique et culturelle qu’elle favorise, Anne Gilbert expose la façon dont on présente l’histoire et la mémoire, le lien politique et les relations à la majorité. Elle met en lumière la difficulté qu’on éprouve en Ontario français à penser la communauté, dans ce qui la réunit malgré la différence. Dans un texte qui emploie explicitement la refondation comme catégorie interprétative, Michel Lavoie explique et illustre le passage des Autochtones d’une identité de « pupilles » de la nation à celle, tout aussi politique, de « victimes » des gouvernements. Il montre que, par l’assimilation et l’appropriation de leur histoire dans la trame historique canadienne, les Autochtones se sont refondés dans une puissante rhétorique identitaire.

…………………

Comme la démocratie et l’identité, la recherche sur la démocratie et l’identité se nourrit à diverses formes de pensée – philosophique d’abord, historienne ensuite –, toujours habitée par des références sociologiques, politiques et littéraires. Cette approche théorique nous a permis d’entrer dans une démarche intellectuelle complexe et riche, la troisième fonction présumée de la refondation : l’argument historique, que j’aborderai brièvement dans le dernier article de cette troisième partie.

Notes

1. Sur cette question, voir Jacques Beauchemin, La société des identités. Éthique et politique dans le monde contemporain, Montréal, Athéna, 2004 et Norbert Elias, La société des individus, Paris, Fayard, 1991. Plus récemment, parus chez Boréal en 2008, mentionnons Nous, de Jean-François Lisée et La dénationalisation tranquille de Mathieu Bock-Côté, que nous invitons à une discussion imaginaire dans « Nous ne sommes pas Un », une synthèse de lecture à paraître dans la revue Politique et sociétés.

2. Les idées qui suivent sont au cœur de ma thèse de doctorat, La permanence de la refondation dans l’imaginaire et l’identitaire politiques des Canadiens (1663-1867), Département d’histoire, Université Laval, 2005, 407 pages.

3. Michel Vovelle, La Révolution française, 1789-1799, Paris, Armand Colin, 1992. p. 321, coll. « Cursus ».

4. Voir François Furet et Mona Ouzouf, Dictionnaire critique de la Révolution, Paris, Flammarion, 1988.

5. Louis Girard, Étude comparée des mouvements révolutionnaires en France en 1830, 1848 et 1870-1871, Paris, Centre de documentation universitaire, 1963-1969, p. 3. Nous devons ces conclusions à Lisa T Goodyer pour une discussion intéressante et documentée sur la Révolution.

6. Dick Howard, « La modernité de la révolution américaine », Revue française de science politique, vol. 38, n° 2, avril l988, p. 218.

7. Ibid., p. 219.

8. Ibid., p. 218.

9. Voir l’admirable démonstration de Thierry Hentsch, Raconter et mourir. Aux sources narratives de l’imaginaire occidental, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2002.

10. Pierrette Crouzet, Utopie. La quête de la société idéale en Occident, Paris, BNF, Fayard, 2000, p. 19.

11. Lyman Tower Sargent, « Traditions utopiques : thèmes et variations », dans Pierrette Crouzet (dir.), Utopie. La quête de la société idéale en Occident, Paris, BNF, Fayard, 2000, p. 26.

12. Cette expression est de Ernst Bloch, traduite par Françoise Wuilmart, « cet élément essentiel de la réalité, celui de la réalité inachevée », Le principe espérance, t. I, Paris, Gallimard, 1991, p. 624.

13. Ces expressions ont été prises en note au cours du séminaire de Marcel Gauchet donné au Centre d’études politiques Raymond-Aron à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (Paris) en 2000-2001. Nul doute que ces expressions se retrouvent dans ses récentes publications.

14. Nous pensons, près de nous, au Centre d’études sur les langues, les arts et les traditions populaires (CÉLAT), au Centre d’études sur les francophones en Amérique du Nord (CEFAN), au groupe de recherche concertée Le Soi et l’Autre, au Groupe de recherche sur l’Américanité (GRAM), à Fabula, au Programme d’études sur le Québec de l’Université McGill et aussi, sans en faire la nomenclature, à toutes les chaires de recherche du Canada s’intéressant ici à la francophonie canadienne, ailleurs à l’identité politique des Québécois et autres approches ou dénominations.

15. Jocelyn Maclure, Récits identitaires. Le Québec à l’épreuve du pluralisme, Montréal, Québec/Amérique, 2000. Voir le troisième chapitre pour la question de l’antinationalisme et l’universalisme politique dans la pensée québécoise de l’identité.

PREMIÈRE PARTIE :

Réflexions sur la refondation appliquées à l’histoire canadienne-française devenue québécoise

Récits de fondation et téléologie.
Réflexions autour de l’historiographie du réformisme canadien-français

ÉRIC BÉDARD

Toute recherche en sciences humaines qui se respecte, surtout s’il s’agit d’une recherche en vue d’obtenir un diplôme de doctorat, doit débuter par ce qu’on appelle communément une « revue de la littérature ». Dans le cas des politologues, des sociologues ou des littéraires, cette « revue de la littérature » prend la forme d’une lecture critique des différentes théories auxquelles ont recouru jusqu’à maintenant les chercheurs pour éclairer une question. Cette lecture critique permet généralement de dresser la liste de failles empiriques, des carences méthodologiques ou des biais idéologiques des différentes recherches et conduit l’auteur à présenter son propre cadre d’analyse, son « paradigme », qui lui permettra de mieux éclairer le sujet qui a retenu son attention. L’apprenti historien n’échappe pas à ce passage obligé qui, dans son cas, prend la forme d’une « revue de l’historiographie ». La tradition positiviste, captive de sa méthode empiriste, a longtemps rendu cette étape de la recherche un peu laborieuse. L’historien présentait la liste des ouvrages qui, de près ou de loin, avaient traité de son sujet et il prenait bien soin de montrer que les archives exploitées étaient incomplètes ou mal comprises. Cette façon de commenter les travaux antérieurs a longtemps été liée à une certaine manière de concevoir la recherche historique. Influencés par les méthodes des sciences naturelles ou « exactes », les historiens concevaient leur discipline comme une science cumulative; chaque recherche ajoutait une pierre à l’édifice du savoir; chaque archive fichée permettait d’avoir une idée plus juste du passé. Comme le montre bien Peter Novick dans le cas des États-Unis, ce « noble rêve » d’une histoire « objective » a été partagé tant par les historiens du national et du politique que de l’économique et du social, par les historiens de « droite » comme par ceux de « gauche1 ». Si divers que fussent les sensibilités idéologiques ou les intérêts de recherche, le résultat restait cependant le même. Ces revues traditionnelles de l’historiographie ne tenaient pas beaucoup compte du contexte, de l’historicité des textes d’histoire, ce qui est pour le moins étonnant de la part d’historiens.

Lorsque j’ai entrepris mes recherches doctorales sur la pensée de l’élite « réformiste » canadienne-française du milieu du XIXe siècle, m’obligeant à une certaine prudence, je ne comptais pas m’éloigner de ce passage obligé. Probablement inspiré, sans trop m’en rendre compte, par cette attitude empiriste typiquement historienne, je commençai à lire les nombreux historiens autodidactes ou professionnels, qui, de Joseph Royal à Brian Young, avaient écrit sur des personnages comme Louis-Hippolyte LaFontaine, Augustin-Norbert Morin, Étienne Parent, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau et George-Étienne Cartier. Ces personnages, on le sait, ont accepté l’union du Haut et du Bas-Canada, travaillé à l’instauration du gouvernement responsable, combattu les « rouges » et leur projet d’annexion aux États-Unis et tissé des bonnes relations avec l’Église catholique. Chaque fois, la manière de procéder était la même : je tentais de traquer les « erreurs » de fait, impardonnable pour un historien sérieux; je passais au peigne fin les archives pour y déceler les oublis; j’examinais minutieusement la bibliographie, espérant presque y trouver un ouvrage « incontournable » qui n’aurait pas été cité; je lisais même avec soin les remerciements, non, évidemment, pour m’émouvoir du cheminement d’un chercheur, mais bien pour détecter les signes d’une grille idéologique. À force de lire, parfois même de relire, j’en suis venu à rédiger des centaines de pages de notes qui, au fond, ne faisaient que la somme des « fautes » commises par tous mes valeureux prédécesseurs.

Au moment où je m’apprêtais à résumer cette « somme » dans ma revue de l’historiographie, un doute m’envahit. Je me mis à me demander pourquoi tous ces braves historiens s’étaient penchés sur l’époque du Canada-Uni. Il s’agissait dès lors moins de traquer les « erreurs » des uns et des autres, ce que je commençais à trouver futile, que de voir s’il existait, chez eux, une sorte de commune préoccupation, un fil conducteur qui permettrait de rendre intelligible cette masse d’écrits. Or, en relisant mes notes, ce que je voyais poindre à l’horizon, ce qui semblait se dégager des nombreuses recherches publiées depuis 150 ans sur le « moment » réformiste, prenait la forme d’une quête de refondation, ou de fondation, c’est selon. Les « réformistes » avaient été présentés par des générations d’historiens de sensibilité idéologique complètement différente, cela va sans dire, comme des « fondateurs » soit d’un renouveau national, soit d’une nouvelle constitution, soit d’un nouvel ordre économique et social. Ce qu’avaient voulu dégager les historiens en étudiant les « réformistes », c’était le sens ultime d’une destinée nationale, la grammaire idéologique d’une constitution ou les causes d’une adhésion aux valeurs bourgeoises d’une société nouvellement convertie au capitalisme. Les questions que ces historiens posaient à ces réformistes canadiens-français indiquaient, le plus souvent, une fascination pour la genèse d’une condition présente. Les uns semblaient avoir cherché des héros à installer pour l’éternité dans le panthéon des grands hommes de la nation canadienne-française ou du dominion; d’autres avaient voulu trouver les penseurs subtils d’un texte constitutionnel qui balise, encore aujourd’hui, la cohabitation difficile de communautés complices ou d’individus libres. Plusieurs, enfin, s’étaient penchés sur ces bourgeois triomphants qui, consciemment ou non, avaient établi les normes d’une nouvelle forme d’asservissement. Sans contredit, il y avait, dans cette quête des origines, un caractère téléologique. L’étude du Canada-Uni et des réformistes devait aider les hommes du présent à affronter de lourds défis nationaux, constitutionnels ou sociaux.

Comme j’appréciais ainsi la contribution de mes devanciers, ma revue de l’historiographie prenait une toute autre allure, moins classique dans sa forme, mais plus riche. Plutôt que de traquer les erreurs des uns et des autres, j’en suis venu à me demander quel but poursuivaient tous ces historiens. Dans le cadre de cet ouvrage qui offre de multiples réflexions sur la valeur heuristique du concept de « fondation » en sciences humaines, ce texte se présente donc comme une modeste étude de cas. Il s’agira, dans la première partie, de voir comment, pour les historiens d’hier et d’aujourd’hui, l’époque du Canada-Uni a pu représenter un moment de fondation important. Dans la seconde partie, je m’interrogerai sur le caractère téléologique des récits de fondation et je me demanderai s’il est souhaitable et possible d’y échapper.

Trois récits de fondation sur le moment réformiste

Les nationalistes canadiens-français et canadiens-anglais vont considérer l’époque du Canada-Uni comme un moment déterminant et lumineux. Leur interprétation de l’œuvre des réformistes variera énormément, mais leur manière d’envisager le rôle joué par les « grands hommes » dans la renaissance ou l’affirmation d’une nation reste la même. Pour les premiers, le concept de « refondation » convient cependant mieux que celui de « fondation » puisqu’ils considèrent que les réformistes donnent un nouvel élan à la nationalité après une période de grand danger.

Des auteurs nationalistes canadiens-français comme Laurent-Olivier David, Henri-Raymond Casgrain ou Lionel Groulx vont célébrer le triomphe des réformistes qui, en dépit du désespoir suscité par les troubles de 1837-1838, sauvent la nationalité du gouffre. Le récit canadien-français des fondations qui se rapporte aux réformistes insiste sur la capacité qu’ont eue ces derniers d’unir leur communauté nationale alors que l’avenir était sombre. Après la Conquête anglaise, après l’échec des Rébellions, après l’Acte d’Union, voilà que des chefs nationaux viennent unir une nation endeuillée par la défaite et menacée de disparaître. Comme l’explique Laurent-Olivier David à la fin du XIXe siècle, avec l’Acte d’Union, « les ennemis triomphaient2 ». Il fallait donc sonner l’alarme et former un bloc compact. « Pour conjurer l’orage menaçant, explique pour sa part Louis-Philippe Turcotte dans le premier ouvrage historique portant sur la période réformiste, « [les Canadiens français] suivent l’exemple donné par leurs ancêtres dans les moments critiques, et resserreront entre eux les liens de l’union la plus parfaite3 ». Dans la préface d’un ouvrage d’Antoine Gérin-Lajoie consacré à cette même période, l’abbé Henri-Raymond Casgrain insiste sur la cohésion de la nation; les Canadiens français, selon lui, étaient alors « unis comme un seul homme », marchant en « phalange serrée4 ». Lorsque vint le temps de choisir entre LaFontaine et Papineau, explique Joseph Royal dans une synthèse sur l’histoire du Canada-Uni, les Canadiens français, sans hésiter, préférèrent l’homme « d’entente et d’unité » qui sut affronter la tempête plutôt que de s’enfuir5. Malgré le temps qui le sépare parfois des auteurs précédents, Groulx partage leur admiration pour la capacité des réformistes à unir leur nation. Cette unité tiendrait même du « miracle6 » selon Groulx. Elle serait due à la dextérité de LaFontaine, qui sut apporter « une formule de direction nette, claire, précise ». Pendant les premières années de l’Union, la nation s’est tenue « dans une parfaite cohésion, dans une parfaite unité de pensée et d’action sur le plan politique7 ». De même qu’on célèbre l’unité, ainsi on déplore, bien sûr, sa lente mais inexorable destruction. Sans qu’on lui en fasse endosser formellement la responsabilité, George-Étienne Cartier est parfois montré du doigt. Louis-Olivier David déplore la montée progressive de l’« esprit de parti8 » qui correspond, selon lui, au moment où Cartier occupe l’avant-scène9.

L’époque qui suit l’adoption de l’Acte d’Union constitue un moment de grâce pour la nation canadienne-française et il importe d’en tirer un enseignement moral. Pour transformer cette terrible défaite en refondation, il fallait des hommes hors du commun. Louis-Olivier David cite des hommes comme Augustin-Norbert Morin, un esprit « désintéressé » comme il s’en fait peu, comme Joseph-Édouard Cauchon, la « forte tête d’une génération puissante10 », ou comme Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, le « poète vivant d’idéal et de sentiment11 ». Dans ce groupe d’hommes célèbres, Lionel Groulx admire particulièrement LaFontaine dont le discours en français, prononcé en 1842 à Kingston dans le Parlement du Canada-Uni, constitue un remarquable « geste d’action française ». Ce « fils de notre race, écrit Groulx, malgré le découragement universel, et malgré l’esprit de 1841, osa parler français12 ». Par ce geste courageux, « LaFontaine fut l’homme providentiel », il « a mérité qu’on le ressuscite au plus tôt dans le bronze, et le socle de sa statue devra l’élever assez haut pour qu’il y prenne la figure d’un sauveur de l’âme française13 ». Ce jeune chef « politique et national » a su saisir « l’état d’âme des hommes de son temps : le tragique pessimisme des aînés, mais aussi les espoirs inquiets, l’attente fiévreuse de la jeunesse14 ». Face au péril, face à la menace de la disparition, l’unité était le seul salut de la nation canadienne-française. La refondation réformiste ne fut possible que dans l’unité. L’histoire offre ici des « leçons » aux contemporains, car elle leur rappelle que les divisions fratricides ne mènent la nation canadienne-française nulle part.

D’autres historiens, nationalistes canadiens ceux-là, ont également célébré la mémoire des réformistes. La nation représentée n’est évidemment pas la même. Les réformistes sont moins les refondateurs de la nation canadienne-française que les inspirateurs et les architectes du Canada de la bonne entente. Ils ne sauvent pas les meubles alors que tout semble perdu, ils jettent les bases du grand dominion canadien au sein de l’Empire britannique. Pour bon nombre d’auteurs, les LaFontaine, Morin et Cartier incarnent la dualité fondatrice, la main tendue, la capacité des institutions britanniques à respecter les distinctions nationales. Les réformistes ont des admirateurs tant chez certains impérialistes canadiens-anglais que chez des auteurs canadiens-français conservateurs attachés aux traditions britanniques.

Certains auteurs impérialistes canadiens-anglais du début du XXe siècle se montrent en effet très sympathiques à l’égard de LaFontaine ou de Cartier. Ceux-ci souhaitent alors que le Canada puisse jouer un rôle actif au sein de l’Empire, notamment en constituant un modèle de cohabitation entre « races15 ». Pour Stephen Leacock et John Boyd, par exemple, LaFontaine et Cartier représentent bien cette cohabitation possible de « races » distinctes au sein du jeune dominion. Selon eux, l’histoire démontrait que le dominion canadien avait su respecter les communautés historiques qui le composent et n’avait jamais prôné, contrairement aux États-Unis, la fusion des « races » dans un melting pot. Cette expérience historique du dominion canadien devait servir d’exemple à l’Empire. Dans un ouvrage détaillé qui relate les faits menant à l’instauration du gouvernement responsable, Leacock perçoit la bonne entente entre LaFontaine et Baldwin comme une collaboration avant-gardiste qui annonce une cohabitation confiante au sein d’un ensemble beaucoup plus vaste16. Pour être plus forte, pour rayonner davantage, l’Angleterre ne devait pas demander à ses dominions de renoncer à leur personnalité nationale. L’Empire serait puissant dans la mesure seulement où chacune de ses composantes conserverait ses manières de vivre, ses traditions et son histoire. C’est la thèse que défend John Boyd dans sa volumineuse biographie de Cartier publiée une première fois en 1914, rééditée en 1917 alors que le Canada combat l’Allemagne aux côtés de la Grande-Bretagne. Architecte de la Confédération canadienne, Cartier n’a jamais été un tenant de la « fusion des races », explique Boyd. Cette idée même de fusion est « utopique », selon Boyd, car « la diversité des caractères est dans l’ordre physique, moral et politique du monde17 ». S’il faut admettre cette diversité, l’encourager même, l’isolement n’est pas non plus une solution. C’est bien ce qu’avait compris Cartier, selon Boyd : « Les idéaux qu’il chérissait pour ses compatriotes ont peu à peu coïncidé avec ceux du Dominion; et les intérêts du Dominion et ceux de l’Empire sont de même nature18 ». Les hommes politiques se devaient d’être fidèles à l’héritage des ancêtres, à la tradition particulière à laquelle ils appartenaient. Cet héritage ne pouvait cependant fructifier qu’au sein de vastes ensembles. LaFontaine et Cartier ont rendu le rêve impérial possible, croient Leacock et Boyd, en respectant ces deux principes fondamentaux.

On retrouve une opinion similaire chez des admirateurs canadiens-français des « libertés britanniques » qui, à la manière de Thomas Chapais, d’Alfred DeCelles ou de Jacques Monet, ont soutenu que l’Empire avait permis aux Canadiens français de préserver leur mode de vie traditionnel et leurs institutions principales. Selon ces historiens, la force des LaFontaine et des Cartier aurait été de pressentir que les « libertés britanniques », annoncées dans l’Acte d’Union, confirmées par l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, garantissaient aux Canadiens français la pérennité de leurs droits historiques tout en leur permettant de prendre part à l’édification d’un nouveau dominion. C’est ce point de vue que défend Thomas Chapais, cet historien conservateur par excellence du début du siècle, dans un panégyrique de Cartier lu en 191419. Cette perspective est également celle d’Alfred DeCelles, longtemps fonctionnaire au gouvernement fédéral, qui a consacré une biographie à LaFontaine et une autre à Cartier. L’importante réalisation de ces deux grands hommes aurait été de permettre à la nationalité canadienne-française d’accéder aux libertés britanniques et de tourner ainsi définitivement le dos, moins de 100 ans après la Conquête anglaise, à ce sombre régime français, à cette triste Nouvelle-France, époque où notre nationalité « végétait en dehors de l’existence politique20 ». Continuateur de LaFontaine, Cartier a ainsi voulu « établir une espèce de paix perpétuelle entre des hommes d’idées divergentes21 », ce qui a été rendu possible grâce aux libertés britanniques, ainsi que l’explique DeCelles dans ses deux biographies publiées au début du XXe siècle. Plusieurs décennies plus tard, alors que le Québec voit émerger des groupes qui réclament ouvertement la sécession, l’historien Jacques Monet, dans une démarche qui diffère de celle de ses prédécesseurs, reconduit tout de même pour l’essentiel cette lecture historique. En 1964, Monet présente LaFontaine et Parent comme les « parrains de cette communauté internationale qu’est l’actuel Commonwealth des nations22 ». Cette « communauté internationale » n’aurait jamais existé sans la prescience de ces deux hommes qui proposent, pour le plus grand profit des Canadiens français, « l’application intégrale de la constitution britannique23 ». Monet considère LaFontaine comme un « idéaliste » plein de « désintéressement » et de « générosité », un homme instinctif pour qui la Constitution britannique permettrait de « sauvegarder à la fois l’héritage de son peuple et l’Empire de la Grande-Bretagne24 ». Pour y arriver cependant, deux conditions étaient requises : l’acceptation de l’union des deux provinces et le rejet de l’annexion aux États-Unis. Ces deux conditions seront acceptées par une majorité de Canadiens français qui préfèrent le nationalisme flexible de Parent et de LaFontaine à celui, plus rigide, de Papineau25. Cette victoire n’a rien de très spectaculaire, admet Monet. Elle n’a pas l’éclat des victorieuses batailles menées au cours des guerres d’indépendance. Vers les années 1850, c’est la raison, c’est-à-dire « l’intérêt bien compris26 », qui sort victorieuse de cette lutte entre bleus et rouges, ainsi que l’habile stratégie que déploie LaFontaine tout au long des années 184027.

Ces récits nationalistes de fondation sont traditionnels et généralement inspirés sur le plan stylistique. Sauf pour Monet qui s’adresse à d’autres chercheurs, ils rivalisent d’éloquence. Ils n’en ont que pour les grands hommes et leurs inspirantes réalisations. C’est un panthéon à la nation qu’on cherche à ériger, car les hautes figures devront éventuellement inspirer les hommes politiques du moment ou ceux de l’avenir. Pour ces nationalistes, la grandeur de ces personnages résident moins dans leurs idées que dans leur capacité à prédire l’avenir de la nation.

Alors que ces récits qui n’en ont que pour la prescience d’hommes illustres, un autre courant de l’historiographie, plus récent, s’est surtout intéressé à la fondation d’un régime politique. Ce sont moins les pères de la nation qui retiennent l’attention de ces chercheurs que les idées qui vont inspirer et définir le texte fondateur, l’esprit de 1867. Ce n’est pas tant les qualités héroïques des réformistes qui excitent l’intérêt de ces chercheurs que leur capacité à concevoir des institutions, une constitution, des textes. Plusieurs déplorent d’ailleurs que leur pensée n’ait pas fait l’objet d’une attention particulière ou d’une exégèse d’envergure. Contrairement aux Américains, déplorent certains d’entre eux, les Canadiens ne disposaient pas alors d’une édition accessible des débats sur la fondation de la Confédération28.

Cet intérêt pour les idées fondatrices des pères de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique (AANB) a pris une ampleur considérable au cours des deux dernières décennies. Le rapatriement de la Constitution canadienne, l’enchâssement d’une charte des droits et libertés et le refus des dirigeants québécois d’adhérer à la Loi constitutionnelle de 1982 ont provoqué de vifs débats sur les principes politiques constitutifs du texte fondateur canadien et, par voie de conséquence, sur les intentions des hommes qui avaient travaillé à l’élaboration de l’AANB. Ces bouleversements de l’ordre constitutionnel en ont amené plus d’un à analyser les idées de LaFontaine, Parent, Morin ou Cartier en vue de dégager les principes fondateurs du régime politique canadien. Les interprétations qui en résultent débouchent généralement sur trois types de débats : les fondateurs étaient-ils des tories – c’est-à-dire des conservateurs – ou des libéraux? Étaient-ils en faveur d’une centralisation ou d’une décentralisation du Canada? Étaient-ils les vertueux héritiers d’un certain républicanisme civique ou les parvenus d’un régime colonial? Des trois questions, la dernière semble être celle qui a le plus intéressé les historiens québécois. Elle a donné lieu à une réinterprétation fort stimulante du moment réformiste.

L’étude des fondations idéologiques du régime politique canadien s’est récemment renouvelée à la suite de l’emprunt de nouveaux concepts à l’historiographie anglo-américaine. Parmi ceux-ci, il y a celui d’« humanisme civique », qui permettrait de décrire les contours d’une tradition de pensée méconnue29. Selon le politologue canadien-anglais Peter J. Smith, cette tradition de pensée aurait joué un rôle fondamental au Canada, ce que n’auraient pas su voir la plupart des chercheurs. C’est que pendant très longtemps, la culture politique anglo-canadienne n’aurait été vue qu’à travers le prisme du libéralisme lockéen, centré sur la possession individuelle de biens et soucieux de voir l’État garantir avant tout le « droit de propriété30 ». Selon Smith, une telle perspective est réductrice, car la culture politique du début du XIXe siècle, en Angleterre comme au Canada, avait réellement le souci du bien commun, lequel ne se limitait pas à assurer l’« harmonie des intérêts » qui est au cœur du libéralisme économique. Pour pouvoir présider aux destinées du pays, une conduite morale exemplaire était essentielle dans le régime politique, qu’il soit constitutionnel ou républicain. Pour ceux qui partageaient cette sensibilité humaniste, la propriété était moins une fin qu’un moyen, moins un facteur de richesse qu’un gage de liberté, car elle procurait au citoyen une certaine indépendance en le mettant à l’abri de la corruption. Le propriétaire était le mieux placé pour prendre des décisions qui soient en accord avec le développement de la cité. Les loyalistes qui fuient la république américaine au début du XIXe siècle et qui choisissent de s’installer dans les colonies britanniques de l’Amérique du Nord après la guerre d’indépendance seraient, toujours selon Peter J. Smith, les dignes héritiers de cette tradition politique31.

Louis-Georges Harvey et Stéphane Kelly, inspirés par ce révisionnisme de l’historiographie anglo-américaine, auront également recours à cette grille de l’humanisme civique pour évaluer la place occupée par les notions de vertu et de corruption dans l’imaginaire politique canadien-français. Spécialiste du discours patriote, Louis-Georges Harvey montre que les notions de vertu et de corruption structurent l’imaginaire des rebelles de 1837. Si les Canadiens craignent tant le gouverneur et sa clique, s’ils défendent âprement la Chambre basse, c’est d’abord et avant tout parce qu’ils veulent éviter à tout prix la corruption, un « fléau, explique Harvey, qui risque de miner les mœurs politiques de la société toute entière32 ». Peu à peu, les chefs politiques canadiens associent la culture politique européenne à la corruption, ils « s’acheminent vers un rejet des formes aristocratiques et de leurs manifestations institution-nelles33 ». Égalitaire par nature, l’Amérique en vient à incarner la vertu face à une Europe hiérarchique où l’Ancien Régime corrupteur continue de faire des ravages. C’est cette adhésion à l’Amérique – lente et progressive – qui, selon Harvey, amène les patriotes à radicaliser leurs revendications au cours des années 1830, voire, dans certains cas, à militer en faveur d’une république à l’américaine34. Après les défaites de 1837-1838, les leaders canadiens-français vont se rabattre sur le gouvernement responsable. Harvey n’a pas étudié cette période, mais il laisse clairement entendre que LaFontaine, Parent et Cartier se seraient détournés des principes de l’humanisme civique américain pour tremper dans la corruption autrefois dénoncée. « Fait ironique, de noter Harvey, le patronage, jadis instrument de la corruption, permettra aux réformistes bas-canadiens de se maintenir au pouvoir35 ». L’avènement du gouvernement responsable, laisse entendre Harvey, amène l’abandon du principe de vertu dans l’élite politique canadienne-française qui décide de jouir des fruits de la « petite loterie coloniale ».

Stéphane Kelly appliquera la même grille d’analyse aux réformistes. Selon Kelly, l’imaginaire de la nation canadienne est tout à fait conforme à l’idéal jeffersonien de la « république agraire ». La volonté de rupture avec la France, la défense des prérogatives de la Chambre et d’une véritable démocratie locale, l’apologie d’une vie agricole frugale seraient à la base de cet imaginaire canadien que Kelly associe implicitement à la vertu humaniste, au bien commun. Dès lors, se demande-t-il, comment expliquer l’adhésion des principaux chefs politiques de la nation canadienne à l’Union, au gouvernement responsable et à la Confédération? Comment comprendre cette collaboration à une Amérique du Nord britannique, façonnée par un monarchisme commercial centralisateur et corrupteur? Pour répondre à ces questions, Stéphane Kelly a recours à la théorie qu’a conçue Hannah Arendt pour expliquer l’histoire des Juifs d’Europe. Tout comme les Juifs européens du XIXe siècle, les Canadiens français seraient un peuple de parias au sein d’un vaste empire. Ils ont le désavantage d’appartenir à une nation colonisée et minoritaire et sont condamnés à la marginalité. Dès lors, les chefs politiques canadiens-français font face à un dilemme : ou devenir des « parias conscients », c’est-à-dire des rebelles, ou devenir des « parvenus ». LaFontaine, mais aussi Parent et Cartier, selon Kelly, choisiront la seconde voie, moins contraignante sur le plan existentiel, et beaucoup plus confortable sur le plan matériel. Ce choix sera facilité par le machiavélisme de Durham qui recommande au gouvernement britannique d’offrir des « places » au sein de l’administration coloniale aux principaux chefs politiques canadiens-français. C’est cette condition de « parvenus » qui expliquerait, selon Kelly, la collaboration des élites canadiennes-françaises à un empire foncièrement étranger, sinon hostile, à l’imaginaire de leur peuple36. Cette caution de l’élite canadienne-française aurait conduit à l’instauration d’un régime centralisateur, qui s’inspire des conceptions de l’Américain Alexander ...

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