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Jusqu’où doit-on protéger la nature?

Recherches scientifiques au Parc National Suisse

Numéro 103

Nationalpark-Forschung in der Schweiz

Band 103

Nationalpark-Forschung in der Schweiz

Herausgegeben von der Forschungskommission des Schweizerischen Nationalparks – eine Kommission der Akademie der Naturwissenschaften Schweiz SCNAT

Recherches scientifiques au Parc National Suisse

Publié par la Commission de recherche du Parc National Suisse – une Commission de l’Académie suisse des sciences naturelles SCNAT

Ricerca scientifica sul Parco Nazionale Svizzero

Pubblicato della Commissione per la ricerca scientifica nel Parco Nazionale Svizzero – una Commissione dell’Accademia svizzera di scienze naturali SCNAT

Perscrutaziuns scientificas en il Parc Naziunal Svizzer

Publitgà da la Cumissiun da perscrutaziun dal Parc Naziunal Svizzer – ina Cumissiun da l’Academia svizra da las scienzas natiralas SCNAT

Scientific Research in the Swiss National Park

Published by the Research Council of the Swiss National Park – A Council of the Swiss Academy of Sciences SCNAT

Titre ancien de la collection (jusqu’au Numéro 84) :
Résultats des recherches scientifiques entreprises au Parc National Suisse
(voir la liste des ouvrages publiés à la fin de ce livre)

Früherer Titel der Reihe (bis Nr. 84):
Ergebnisse der wissenschaftlichen Untersuchungen im Schweizerischen Nationalpark
(vgl. Verzeichnis der bisher erschienenen Arbeiten am Schluss des Buches)

Norman Backhaus
Daniel Cherix
Thomas Scheurer
Astrid Wallner

(Rédaction/Redaktion)

Jusqu’où doit-on protéger la nature?

Congrès annuel de la SCNAT 2014

Wie viel Schutz(gebiete) braucht die Natur?

SCNAT Jahreskongress 2014

Haupt Verlag

Contenu / Inhalt

Préface et remerciments

Vorwort und Dank

Norman Backhaus, Daniel Cherix, Thomas Scheurer, Astrid Wallner

Aires protégées diversifiées – diversité protégée ? Le congrès annuel 2014 de la SCNAT : bref survol

Norman Backhaus, Daniel Cherix, Thomas Scheurer, Astrid Wallner

Vielfältige Schutzgebiete – geschützte Vielfalt? Der Jahreskongress 2014 der SCNAT im Überblick

Trevor Sandwith

The Swiss National Park: the foundation for a diverse system of protected areas in Switzerland

Patrick Kupper

Der Schweizerische Nationalpark als Experiment

Anita C. Risch, Martin Schütz

Ökosystemforschung im Nationalpark: Von Produzenten und Konsumenten zu Nahrungsnetzen

T. Michael Anderson

Conservation and Management of the Serengeti Ecosystem: Successes, Failures and Future Challenges

Daniel Cherix, Anne Freitag, Arnaud Maeder, Christian Bernasconi

Vivre ou survivre au Parc national suisse : le point de vue d’une société de fourmis

Maria Dornelas

Biodiversity Change in the Anthropocene

Norman Backhaus

Sozialwissenschaftliche Forschung im Schweizerischen Nationalpark

Hubert Job

Die Rolle der Wertschöpfung in europäischen Schutzgebieten

Christian Schlüchter

Dynamik im regulierten Spöl dank Hochwasser

Emily H. Stanley

Understanding relationships between lake and people

Jürg Paul Müller

Der Bartgeier – vom Kinderräuber zum Publikumsliebling

Karim Ouattara, Monique Paris, Inza Kone

Projet de conservation de l’Hippopotame pygmée au parc national de Taï en Côte d’ivoire

Catherine Strehler-Perrin

Faut-il encore protéger la nature et le paysage dans le canton de Vaud ?

Janine Bolliger

Landschaftsgenetik im Naturschutz: Nutzen und Limitierungen

Yves Gonseth, Fabien Fivaz

Données de base pour les projets de mise en place de réseaux écologiques

Felix Kienast

Monitoring und Wirkungskontrolle mit Hilfe von Landschaftsdaten

Karina Liechti

Gebietsmonitoring – von der Systemebene zur Wertediskussion

Jacqueline Frick

Hintergründe der Akzeptanz oder Ablehnung gegenüber Naturpärken seitens der Bevölkerung

Stéphane Héritier

Au cœur de la complexité territoriale : l’acceptabilité des aires protégées au Canada

Raimund Rodewald

Energiewende und Naturschutz dürfen keine Widersprüche sein

Peter Oggier

Energiekonzept Pfyn-Finges: ein Naturpark in einer komplexen Thematik

Annexe

Anhang

Préface et remerciments

Le Congrès annuel 2014 de l’Académie suisse des sciences naturelles s’est déroulé sous le signe du 100e anniversaire du Parc national suisse, qui fut fondé à l’initiative de la SCNAT (qui s’appelait alors Société helvétique des sciences naturelles). Des scientifiques ont créé un endroit unique à ce jour : un territoire au service de la science, placé sous « protection totale ». Aujourd’hui, il y a 18 autres parcs d’importance nationale – une opportunité également unique pour la recherche.

A l’occasion du Congrès, des questions importantes sur le rôle des parcs pour une société durable étaient notamment abordées.

L’organisation d’un tel congrès n’a été rendue possible que grâce à l’implication de beaucoup de personnes. Nous tenons à cette occasion à remercier les personnes suivantes :

Thierry Courvoisier, président SCNAT, et Jürg Pfister, secrétaire général SCNAT.

Tous les intervenants et les participants au débat public :

T. Michael Anderson, Janine Bolliger, Mario F. Broggi, Daniel Cherix, Maria Dornelas, Jacqueline Frick, Yves Gonseth, Stéphane Héritier, Hubert Job, Felix Kienast, Patrick Kupper, Urs Leugger, Karina Liechti, Jürg Paul Müller, Peter Oggier, Karim Ouattara, Sarah Pearson, Anita Risch, Raimund Rodewald, Trevor Sandwith, Christian Schlüchter, Emily Stanley, Catherine Strehler Perrin.

Les modérateurs des différents blocs thématiques : Bruno Baur, Rudolf Haller, Peter Lehmann, Ulrich Rehsteiner, Emmanuel Reynard, Fritz Sager, Christian Stauffer, Pascal Vittoz.

Jérôme Pellet et Marcel Hunziker pour les synthèses.

Jodok Guntern, Mirco Lauper, Sarah Pearson et Matthias Stremlow pour la relecture critique du chapitre de synthèse.

Berne, Juin 2015

Les éditeurs

Vorwort und Dank

Der Jahreskongress 2014 der Akademie der Naturwissenschaften Schweiz (SCNAT) stand im Zeichen des 100-Jahr Jubiläums des Schweizerischen Nationalparks, dessen Gründung von der SCNAT (damals Schweizerische Naturforschende Gesellschaft) ausging. Damals schufen Naturwissenschaftler ein bis heute einzigartiges Gebiet: eine im Dienst der Wissenschaft unter «Totalschutz» gestellte Region. Heute existieren 18 weitere Pärke von nationaler Bedeutung – auch dies eine einmalige Chance für die Forschung.

Im Rahmen des Kongresses konnten einige zentrale Fragen bezüglich der Rolle der Pärke für eine nachhaltige Entwicklung diskutiert werden.

Ein solcher Kongress ist nur Dank der Unterstützung zahlreicher Personen möglich. An dieser Stelle möchten wir folgenden Personen unseren Dank aussprechen:

Thierry Courvoisier, Präsident SCNAT und Jürg Pfister, Generalsekretär SCNAT.

Allen Referierenden und Podiumsteilnehmenden:

T. Michael Anderson, Janine Bolliger, Mario F. Broggi, Daniel Cherix, Maria Dornelas, Jacqueline Frick, Yves Gonseth, Stéphane Héritier, Hubert Job, Felix Kienast, Patrick Kupper, Urs Leugger, Karina Liechti, Jürg Paul Müller, Peter Oggier, Karim Ouattara, Sarah Pearson, Anita Risch, Raimund Rodewald, Trevor Sandwith, Christian Schlüchter, Emily Stanley, Catherine Strehler Perrin.

Den Moderatoren der einzelnen Themenblöcke: Bruno Baur, Rudolf Haller, Peter Lehmann, Ulrich Rehsteiner, Emmanuel Reynard, Fritz Sager, Christian Stauffer, Pascal Vittoz.

Jêrome Pellet und Marcel Hunziker für die Tageszusammenfassungen.

Jodok Guntern, Mirco Lauper, Sarah Pearson und Matthias Stremlow für das kritische Gegenlesen des Synthesekapitels.

Bern, Juni 2015

Die Herausgeber

Aires protégées diversifiées – diversité protégée ? Le congrès annuel 2014 de la SCNAT : bref survol

Norman Backhaus, Geographisches Institut, Université de Zurich; e-mail: norman.backhaus@geo.uzh.ch

Daniel Cherix, Département d’écologie et d’évolution, Université de Lausanne Thomas Scheurer, Commission de recherche scientifique du Parc National Suisse Astrid Wallner, Recherche sur les parcs suisses

Le 100e anniversaire du Parc national suisse fut pour l’Académie suisse des sciences naturelles l’occasion de consacrer son Congrès annuel 2014 à la protection de la nature en Suisse, de ses origines aux perspectives actuelles des zones protégées et des parcs d’importance nationale. En créant le Parc national en 1914, juste avant le début de la Première guerre mondiale, la Suisse fit œuvre de pionnière dans l’espace alpin, position qu’elle conserve aujourd’hui et qui consiste à abandonner complètement à son propre développement naturel un paysage de montagnes afin d’en comprendre les mécanismes au travers d’un suivi scientifique permanent. Plusieurs ouvrages (Kupper 2012, Haller, Eisenhut & Haller 2013, Baur & Scheurer 2015) traitent de l’évolution du Parc national au cours de son premier siècle d’existence. Le mouvement pour la protection de la nature pouvait alors compter sur deux acteurs importants qui jouèrent un rôle déterminant dans la création du Parc : la Commission suisse pour la protection de la nature instituée en 1906 par la Société helvétique des sciences naturelles (aujourd’hui SCNAT) et la Ligue suisse pour la protection de la nature constituée en 1909 (aujourd’hui Pro Natura) qui façonnèrent par la suite la protection de la nature et l’évolution des zones protégées.

Alors que des parcs nationaux et d’autres zones protégées furent créés dans tout l’arc alpin au cours des décennies suivantes, la base légale pour la promotion des parcs d’importance nationale n’existe en Suisse que depuis le 1er décembre 2007. Cette loi a porté ses fruits. C’est ainsi qu’en 2014 on comptait déjà en Suisse 14 parcs naturels régionaux et 1 parc naturel périurbain en exploitation auxquels s’ajoutent 2 parcs nationaux et 1 parc naturel régional en cours de reconnaissance par la Confédération (voir carte et tableau 2). Mais que s’est-il passé entre les deux périodes de constitution de parcs ?

En Suisse, à l’exception de la Commission fédérale pour la protection de la nature et du paysage, organe consultatif de la Confédération, les acteurs de la protection de la nature et du paysage furent d’abord des organisations privées, comme Pro Natura ou le Club Alpin Suisse (CAS). L’action de protection de la nature et du paysage de ces organisations s’articulait autour de deux axes : d’une part, le combat contre les grands projets portant gravement atteinte à l’environnement, comme les centrales nucléaires, d’autre part, la création de programmes pour la réintroduction d’animaux sauvages (bouquetin, puis lynx et gypaète barbu), la mise en place de petites zones protégées ou encore l’élaboration d’inventaires (comme l’inventaire des paysages et monuments naturels dignes de protection, connu sous la dénomination inventaire CPN, précurseur de l’inventaire IFP). Ce n’est que sur la base de l’article constitutionnel et de la loi y relative sur la protection de la nature et du paysage LPN (1962/1967) et de l’inventaire fédéral des paysages, sites et monuments naturels d’importance nationale IFP (1977) ainsi que d’accords internationaux (comme la Convention de Ramsar ou la Convention de Berne) que se développa au cours des 40 à 50 dernières années une approche diversifiée et nuancée de la protection de la nature et du paysage à laquelle prennent part Confédération, cantons et communes de même que de nombreuses organisations de la société civile. L’acceptation en 1987 de l’initiative Rothenturm qui ancra dans la Constitution fédérale la protection des marais et des paysages marécageux, compléta également cet édifice.

Ainsi, avec le temps, d’autres espaces protégés se sont ajoutés au Parc national suisse, comme les biotopes d’importance nationale, les réserves d’oiseaux d’eau et de migrateurs, les zones protégées cantonales et communales, les réserves forestières, de même que les zones et objets protégés en mains de privés, surtout Pro Natura (tableau 1). Les parcs d’importance nationale (carte et tableau 2) bénéficièrent à bien des égards de ces étapes précédentes. Aussi la loi ne prescrit-elle pas pour les parcs naturels régionaux l’obligation de définir de nouvelles zones protégées et ils peuvent au contraire se concentrer sur le maintien et la mise en réseau des zones existantes.

Ce système de création de zones protégées, réalisé par étapes et avec des objectifs différents, présente toutefois aussi des lacunes, en particulier du point de vue de la biodiversité, comme en atteste notamment l’analyse de l’Agence européenne pour l’environnement publiée en 2015 (AEE 2015) : les régions naturelles protégées sont généralement de petite surface (< 5ha), largement disséminées et donc fragmentées, et il manque entre elles une connectivité efficace. Par ailleurs, le degré de protection est dans l’ensemble trop faible. Seul 5 % des zones protégées sont vraiment bien protégées, leur surface totale ainsi que le niveau qualitatif actuel de nombreuses zones sont insuffisants en termes de biodiversité. De plus, la Suisse continue de manquer de régions protégées de grande surface. Le développement du système actuel de zones protégées doit donc se poursuivre et si possible aller de pair avec d’autres efforts de protection de la nature.

Dans ce contexte, le congrès annuel de la SCNAT a abordé deux questions. D’une part, partant des expériences de la recherche au sein du Parc national suisse et eu égard aux nouveaux parcs, la question est de savoir quels sont les sujets qui présentent un intérêt pour les régions protégées et quelles sont les contributions que la recherche peut y apporter. Les résultats de cette réflexion doivent donner des éléments à la SCNAT pour déterminer les accents de la recherche sur les parcs et les régions protégées. D’autre part, le congrès a permis d’engager une réflexion sur l’avenir du système suisse de zones protégées, en particulier les orientations possibles du développement futur et les domaines dans lesquels il convient d’intervenir. En bref, ci-dessous, les réponses des conférenciers et de la table ronde du congrès.

L’importance (inter)nationale du Parc national suisse

Au début du 19e siècle naquit aux Etats-Unis l’idée de protéger des paysages naturels extraordinaires. Il s’agissait de préserver les miracles de la nature pour permettre aux générations futures d’en profiter également. La notion de parc national fut utilisée en 1872 pour la région de Yellowstone – le Yellowstone National Park est considéré depuis comme le premier parc national au monde et représente le point de départ de l’histoire moderne de la protection de la nature. Quand fut constitué le Parc national suisse en 1914, il n’existait que peu de parcs nationaux dans le reste du monde. Depuis les choses ont bien changé et on compte aujourd’hui plus de 4’000 parcs nationaux. En 2014, la liste des aires protégées des Nations Unies contenait 209’429 aires protégées. Actuellement ce sont bien 15 % de la surface mondiale qui sont protégés même si les statuts de protection diffèrent (Juffe-Bignoli et al. 2014).

Contrairement à ses prédécesseurs américains, le Parc national suisse n’a pas été créé prioritairement dans un but de conservation d’un paysage naturel spectaculaire ou pour réserver ce territoire à la détente et aux loisirs. Il s’agissait bien plus, pour les sciences naturelles, d’une expérience qui permettrait à l’écologie de s’établir comme nouveau champ de recherche. Le Parc comme laboratoire naturel – c’est ainsi que le décrit ci-après la contribution de Patrick Kupper – permit de mener des études scientifiques sur la nature, dans une aire protégée où les influences de l’activité humaine étaient faibles, voire nulles. Une telle expérience exige beaucoup de patience de la part des chercheurs car à cette altitude les phénomènes naturels se développent en général très lentement. Après quelques difficultés de départ, le Parc est devenu peu à peu un espace de recherche unique qui met l’accent sur le monitoring à long terme.

Tableau 1 : Types de zones protégées en Suisse

 

Source : Hotspot 24/2011:5

 

Surface en ha = Part de la superficie du pays en %

Nombre d’objets

Zones protégées nationales

Inventaires des biotopes d’importance nationale :

 

 

Haut-marais

1524 ha = 0,04%

545

Bas-marais

19 218 ha = 0,50%

1 171

Zones alluviales

22 639 ha = 0.55%

283

Sites de reproduction des amphibiens

13 886 ha = 0,34%

897

Prairies et pâturages secs

21 398 ha = 0,50%

2 934

Part totale de surface

78 665 ha = 1,92%

 

Part totale de surface, si les chevauchements entre les zones ne sont comptés qu’une fois 73’296 ha = 1,79%1)

Autres zones protégées nationales et internationales

Parc national suisse

17 033 ha = 0,40%

1

Districts francs fédéraux

150 900 ha = 3,65%

41

Réserves d’oiseaux d’eau et de migrateurs d’importance nationale et internationale

22 164 ha = 0,54%

37

Autres zones protégées

Zones protégées communales et cantonales

100 000 ha = 2,80%

?

Réserves forestières

45 500 ha = 1,10%

800

Zones protégées de droit privé

41 300 ha = 1,00%

627

Autres surfaces favorables à la biodiversité

Surfaces de compensation écologique de qualité

34 892 ha = 0,85%

?

Zones protégées en prévision

Sites Emeraude

64 245 ha = 1,56%

37 candidats

1) Source : OFEV

Bien que le Parc ait été créé pour des raisons scientifiques, il est désormais également très important pour la détente et le tourisme. De ce fait, à côté de la recherche en sciences naturelles, la recherche en sciences sociales prend une place grandissante, et ce non seulement dans la Parc national lui-même mais aussi dans toutes les aires protégées. Trevor Sandwith a souligné une des questions clés relevant des sciences sociales : la gouvernance des zones protégées, c’est-à-dire leur pilotage, leur gestion et leur organisation. Cet aspect est aujourd’hui crucial pour l’efficacité et l’efficience des dispositions de protection de même qu’en matière de processus décisionnels. L’histoire du Parc national suisse ainsi que le développement ultérieur de la politique des aires protégées est un bon exemple qui permet d’étudier la complexité des coopérations possibles dans la protection de la nature et du paysage. Une analyse des modèles de gouvernance développés à ce jour permettrait d’identifier les facteurs essentiels pour le succès de la protection de la nature et pour l’aménagement à venir du système suisse des aires protégées.

Biodiversité comme sujet clé des aires protégées

Conserver et favoriser la biodiversité est un des objectifs assortis à la mission allouée aux zones protégées et aux parcs. Si certaines zones protégées peuvent avant tout tenir compte des conditions locales, les mesures prises à ce niveau doivent toujours être considérées également dans leur contexte spatial et dans la perspective des évolutions globales, d’autant qu’elles sont cruciales, par exemple pour maintenir des populations viables en plusieurs endroits qui sont en échange mutuel.

La présence d’un réseau fonctionnel de biotopes et de populations est une condition essentielle à la conservation de la biodiversité. Dès lors, la réalisation d’une infrastructure écologique est l’une des tâches centrales de la Stratégie Biodiversité Suisse adoptée en 2012 par le Conseil fédéral. Comme la biodiversité en Suisse a, d’un point de vue scientifique, besoin de plus d’espace, il faudra dans les années à venir créer un réseau fonctionnel d’aires protégées (17 % de la surface du pays), complété d’aires de mise en réseau (13 %). La planification de ces réalisations peut se fonder aujourd’hui sur des données complètes relatives à la diffusion spatiale des espèces animales et végétales mises à disposition par le Centre suisse de cartographie de la faune et par d’autres bases de données (p. ex. Info Species), comme l’a expliqué Yves Gonseth. Au vu des limites posées aux ressources financières et en personnel, tout besoin de mesures de mise en réseau devra être bien étayé. Ainsi que l’a exposé Janine Bolliger, la recherche, en particulier la génétique du paysage, peut livrer à cet égard des bases pratiques utiles. Toutefois, le développement de bases de données et de la recherche devra se poursuivre, en particulier en matière de création de réseaux fonctionnels.

En outre, dans les aires protégées, il est fréquent que des espèces originales ou rares jouent un rôle particulier, et deviennent à ce titre un vecteur de sympathie favorisant la réussite de la protection des espèces et de la nature. Ainsi, comme l’a expliqué Karim Ouattara à l’aide d’un exemple en Côte d’Ivoire, le Parc national Taï a acquis une renommée grâce à la conservation de l’hippopotame nain (Choeropsis liberiensis), une espèce très rare et difficile à observer directement. Cette espèce est mise en avant pour gagner la population à la cause du Parc national. Un autre exemple est la réintroduction d’espèces autrefois indigènes. Jürg Paul Müller a retracé les éléments qui ont fait la réussite de la réintroduction longuement planifiée du gypaète barbu (Gypaetus barbatus) dans les Alpes grâce à une excellente collaboration des partenaires de tous les Etats alpins et des zoos.

La protection de la nature en Suisse s’inscrit dans le cadre politique formé par la Confédération, les cantons et les communes. Les cantons constituent un trait d’union important puisqu’ils doivent à la fois respecter les contraintes imposées par la Confédération (inventaires, listes rouges, liste des espèces prioritaires) et les zones protégées des communes. En prenant l’exemple du canton de Vaud, Catherine Strehler-Perrin a tiré un bilan et constaté que les instruments nécessaires à une protection efficiente de la nature existent mais que les problèmes se posent souvent dans la mise en œuvre et la mise en concordance avec d’autres politiques. La situation financière actuelle du canton de Vaud porte à mettre l’accent sur le maintien de ce qui existe déjà et ne laisse guère de marge pour des mesures nouvelles ou volontaires, un constat qui vaut sans doute pour la plupart des cantons.

Les zones protégées sont ancrées dans des développements globaux. Maria Dornelas a montré, à l’aide de son étude publiée en 2014 dans la revue Science et consacrée à l’évolution de la biodiversité globale au cours des dernières décennies, qu’il n’y a pas que des perdants mais aussi des gagnants parmi les espèces. Il ressort des données de cette étude que la composition des espèces a largement, voire complètement changé, indépendamment de la diminution ou de l’augmentation de leur nombre. En témoigne l’uniformisation croissante de la biodiversité qui se traduit en fin de compte par un appauvrissement. Il faut donc suivre globalement le développement de la biodiversité dans les aires protégées. Les programmes de monitoring des zones protégées devraient également intégrer, outre le nombre d’espèces, la composition des espèces (biocénoses) dans les différents biotopes et la diversité génétique.

Comprendre les écosystèmes grâce à la recherche sur le long terme

L’idée d’un laboratoire naturel permettant d’étudier l’évolution de la nature sans influence humaine est le point de départ des réflexions qui ont déterminé la définition du territoire du Parc national en Suisse (voir contribution de Patrick Kupper). Mais l’observation de processus naturels qui évoluent lentement exige de mettre sur pied des séries d’observations conçues à long terme. C’est là une condition indispensable à la compréhension des modèles, des causes et des conséquences de changements environnementaux, avec ou sans influence anthropique, et à l’identification de mesures ciblées de gestion des écosystèmes.

En se fondant sur l’inventaire des espèces présentes dans le Parc national suisse – comme l’a montré la contribution d’Anita Risch – il a été possible, par le regroupement des données observées sur la végétation et les ongulés, d’établir une recherche sur les écosystèmes complexes dans les pâturages subalpins visités par les ongulés. Les études peuvent également porter sur des objets de bien plus petite taille. C’est le cas de l’observation et de la recherche en cours depuis 60 ans sur des colonies de fourmis au Parc national suisse – voir contribution de Daniel Cherix –, un travail qui apporte des données importantes aussi bien sur la diversité génétique des fourmis que sur la diffusion des fourmis qui, avec le temps, se sont installées dans différents écosystèmes. Toutes réunies, ces observations à long terme fournissent des bases essentielles pour la recherche sur la biodiversité et l’environnement.

Les études à long terme dans le Parc national du Serengeti en Afrique sont un exemple de recherche sur les écosystèmes complexes qui présente un certain nombre de parallèles avec la recherche au sein du Parc national suisse. Les données réunies sur les relations entre le développement des populations de gnous, les incendies et l’évolution de la forêt (voir contribution de T. Michael Anderson) sont cruciales pour la gestion d’une zone protégée parmi les plus importantes au monde. Les influences anthropiques ont certes été exclues autant que possible du Parc national suisse et du Parc national du Serengeti, mais même ces régions n’en sont pas complètement exemptes. Reconnaître les influences humaines et savoir les distinguer des processus naturels est essentiel à la gestion des régions protégées. Grâce à la recherche à long terme, il est possible de comprendre les développements passés et d’anticiper les influences futures possibles d’activités humaines. Mais comment développe-t-on un programme de recherche à long terme pour étudier les écosystèmes complexes ? L’exemple du programme pour l’étude des lacs en Amérique du Nord – voir contribution d’Emily Stanley – montre aussi bien l’utilité que les défis posés par des séries de données réunies sur une longue période.

L’observation continue du paysage forme une base essentielle du monitoring des aires protégées. Un aspect central dans l’observation du paysage est que celle-ci ne porte pas uniquement sur les caractéristiques physiques du paysage mais intègre également des appréciations esthétiques, liées à la culture et à l’utilisation du paysage étudié. Il s’agit autrement dit d’un travail qui considère le paysage dans toutes ses dimensions, comme le fait le programme Observation du Paysage Suisse (OPS) – voir contribution de Felix Kienast. Et puis, ainsi que l’a exposé Karina Liechti, tout monitoring est également associé à un débat sur les valeurs.

Dans l’ensemble, on peut constater que l’orientation à long terme de la recherche sur les zones protégées est centrale pour l’adoption de mesures de gestion ciblées. Mais toute recherche à long terme implique de disposer de ressources financières et en personnel adéquates ainsi que de données sécurisées et documentées.

Aspects sociaux de la protection de la nature et du paysage

Alors que dans les régions de la nature protégées, les écosystèmes sont surtout protégés contre les influences anthropiques, les parcs créés en Suisse s’appuient sur un principe complètement différent puisqu’il s’agit d’y concilier les utilisations par l’homme avec un développement durable et de protéger les valeurs de la nature et du paysage. Les aires protégées de même que les parcs doivent pouvoir compter sur l’acceptation par la population pour atteindre leurs objectifs. Dans un pays qui fonctionne avec une démocratie de base comme la Suisse, c’est la population qui décide de la constitution d’un parc ou de la protection de certains écosystèmes (par ex. protection de marais avec l’acceptation de l’initiative Rothenturm). Plusieurs exemples de l’histoire suisse récente le montrent : la création de zones protégées ou de parcs qui ne seraient pas acceptés par la population n’est pas envisageable. Et même dans des systèmes où la protection d’une zone est imposée par le haut, une protection réelle et efficace n’est réalisable que s’il est possible de mobiliser le soutien de la population et si celle-ci accepte les règles imposées.

Ainsi que l’a mis en lumière Jacqueline Frick, l’acceptation par la population dépend de plusieurs facteurs : les connaissances sur le projet de parc, la possibilité de participation, le bénéfice attendu et les restrictions prévisibles ainsi que les valeurs défendues par les différentes parties prenantes. Ces dernières ont également une influence sur les connaissances du public relatives à un projet de parc, si bien que s’opposent souvent des connaissances très différentes, voire contradictoires, qui reposent en partie sur des faits, avérés ou non, en partie sur des opinions. C’est pourquoi il est important d’informer de manière active et aussi complète que possible sur un projet de parc afin de contrer des informations unilatérales ou erronées.

Dans ce contexte, les processus participatifs efficaces vont au-delà de la simple communication d’informations et donnent aux intéressés la possibilité d’influencer un projet. Il convient donc de concilier des approches, des valeurs et des besoins divergents, ce qui est certes difficile mais pas impossible, comme l’a montré Stéphane Héritier en prenant l’exemple des parcs canadiens.

De nombreux projets de parcs ou de zones protégées sont mis sur pied dans des régions structurellement faibles ou à faible niveau de revenus. Cela explique partiellement le rôle déterminant des effets économiques de ces projets dans leur acceptation par la population. Si celle-ci craint d’être perdante, que ce soit du fait des restrictions aux possibilités d’exploiter les ressources naturelles (p. ex. le bois, les pâturages, le gibier ou encore l’énergie) ou en raison de la baisse de l’attractivité de leur région (p. ex. pour une exploitation touristique comme les courses de ski), elle sera plus sceptique à l’égard d’un projet que si elle peut en espérer un bénéfice économique. La possibilité que de telles zones parviennent à une création de valeur qui compense au moins les pertes déterminées par une renonciation à l’exploitation, dépend de plusieurs facteurs différents qu’il n’est pas toujours facile d’identifier – voir contribution de Hubert Job. Il est possible de calculer approximativement le coût de la renonciation à la construction d’éoliennes ou de centrales hydro-électriques en évaluant le coût de l’électricité (à long terme) ; de même des enquêtes permettent d’identifier le rôle qu’une région protégée a joué dans le choix de la destination de vacances – voir contribution de Norman Backhaus. Mais un calcul monétaire peut s’avérer difficile si l’on considère par exemple que renoncer au pâturage dans un parc induit une perte économique alors que dans d’autres régions environnantes non protégées, ce sont des raisons qui n’ont pas trait à la protection de la nature, notamment économiques, qui ont provoqué cette renonciation. Bien que cela fasse partie d’un calcul coûts/bénéfices, il est plus ardu encore de chiffrer les pertes induites par la renonciation à des activités de loisir ou traditionnelles comme la chasse, la recherche de minéraux ou les promenades avec un chien. Dans ces calculs qui ne s’expriment pas en francs ou en euros interviennent également des bénéfices découlant de la beauté d’une nature laissée à elle-même, d’une plus grande biodiversité et de l’identification à une valeur unique. Bien entendu, ce qui est considéré comme un gain ou une perte personnelle ou sociale, et le fait de juger qu’une aire protégée fonctionne bien ou mal dépendent aussi des opinions et visions du monde de chacun. Ainsi d’aucuns peuvent estimer que renoncer personnellement à un territoire de chasse qu’ils appréciaient pour l’intégrer à une zone centrale est compensé par le fait d’avoir permis un processus présentant une utilité sociale et écologique. Autrement dit, l’appréciation d’un parc ou d’une zone protégée se fonde notamment sur les approches et les valeurs personnelles ainsi que, évidemment, sur les informations disponibles.

Les parcs et les zones protégées n’ont ainsi d’avenir que s’ils sont planifiés avec soin et réalisés par l’homme pour l’homme.

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