Logo weiterlesen.de
Cahiers Charlevoix 10

La Société Charlevoix

Fondée à Sudbury en 1992, la Société Charlevoix est un regroupement d’universitaires qui se consacrent à des travaux savants sur l’Ontario français. Par son nom, la Société honore la mémoire du jésuite Pierre-François-Xavier de Charlevoix (1682-1761), qui a laissé des observations remarquables sur le territoire ontarien.

Limités en tout temps à dix en nombre, ses membres examinent les réalités franco-ontariennes selon les perspectives variées qu’apportent leurs disciplines. Leur élection se fait par cooptation, à l’unanimité des voix.

Depuis 1995, la Société Charlevoix publie les Cahiers Charlevoix. Études franco-ontariennes, un collectif exclusivement dévolu à la diffusion des travaux de ses membres.

Membres

1er fauteuil : Gaétan Gervais (1992 ; cofondateur)

2e fauteuil : Jean-Pierre Pichette (1992 ; cofondateur)

3e fauteuil : † Fernand Dorais (1992-1997 ; cofondateur)

Michel Bock (2005)

4e fauteuil : † René Dionne (1992-1999)

France Martineau (2006-2013)

Marcel Bénéteau (2013)

5e fauteuil : Fernand Ouellet (1993-2003)

6e fauteuil : † Roger Bernard (1993-2000)

7e fauteuil : Michel Gaulin (1998-2012)

8e fauteuil : Yves Frenette (2001)

9e fauteuil : Simon Laflamme (2002)

10e fauteuil : Raymond Mougeon (2004-2013)

Membres émérites

Fernand Dorais (1998)

René Dionne (1999)

Roger Bernard (à titre posthume, 2000)

Fernand Ouellet (2003)

Michel Gaulin (2012)

TABLE

CAHIERS CHARLEVOIX 10

AVANT-PROPOS

Jean-Pierre Pichette

ÉTUDES

L’évêque Scollard et la question
canadienne-française.
Le diocèse de Sault-Sainte-Marie au cœur
du conflit franco-irlandais (1904-1934)

Michel Bock

Germain Lemieux par lui-même (1952-1995)

Jean-Pierre Pichette

Les perspectives amoureuses et conjugales
chez les jeunes du nord-est de l’Ontario

Simon Laflamme

Aspects de l’histoire des Franco-Ontariens
du Centre et du Sud-Ouest, 1970-2000

Yves Frenette

L’art perdu de « faire des chansons » :
la chanson de composition locale dans
la région du Détroit

Marcel Bénéteau

CHRONIQUE

Notes rassemblées par Yves Frenette

La Société Charlevoix

La Société des Dix

AVANT-PROPOS

JEAN-PIERRE PICHETTE

Eh bien, c’est maintenant chose faite. La publication de ce Cahier Charlevoix, le dixième volume de la série, tient désormais une place à part dans les annales de l’édition universitaire en Ontario français. Entreprise jugée fort téméraire à l’origine, puisque née par la seule initiative d’un petit noyau d’intellectuels, sans l’assurance de ressources autres que la cotisation annuelle de ses membres et les reliquats de quelque fonds de recherche, la création de la Société Charlevoix fut un véritable acte de foi en la capacité d’abord de nouer des liens cordiaux entre collègues de disciplines différentes et d’animer avant tout la recherche dans le champ des études franco-ontariennes dont les perspectives, dans la foulée de la mise en œuvre du projet de Dictionnaire des écrits de l’Ontario français, s’annonçaient vastes; en la certitude ensuite de financer la publication commune de leurs travaux. Des chercheurs de grande réputation – le littéraire René Dionne et l’historien Fernand Ouellet par exemple – n’ont pas hésité à s’y associer dès le départ. Et vogue la galère. Histoire, économie, sociologie, littérature, ethnologie, linguistique, démographie, éducation, communication, identité, culture et autres thématiques ont nourri les rencontres semestrielles des membres dont les travaux ont systématiquement fait l’objet de discussions serrées en séminaire. Peu de chercheurs établis consentent à un tel exercice, ce qui explique en partie l’originalité de notre association en Ontario et sa rareté ailleurs au Canada. Loin des calculs d’une clique ou des intérêts d’une coterie, la Société Charlevoix a fait de la collégialité son stimulant. Les cinq nouvelles études de ce cahier portent à cinquante le corpus des dix premiers cahiers qui s’étalent sur plus de 3 400 pages. Dès lors, on peut aisément en déduire que, même si son rythme de publication reste bisannuel, la Société Charlevoix, comme certaines variétés de plantes, s’avère particulièrement vivace.

Pour sa quatrième contribution à nos Cahiers Charlevoix, Michel Bock porte son regard sur le conflit franco-irlandais qui a divisé les catholiques du diocèse de Sault-Sainte-Marie pendant le règne de l’évêque David Scollard (1904-1934). En situant le conflit dans le contexte des événements qui déclenchèrent la crise du Règlement 17 (1912-1927) et dans celui de la Première Guerre mondiale (1914-1918), il analyse le rôle qu’ont pu jouer les nombreux affrontements entre coreligionnaires canadiens-français et irlando-canadiens entourant les nominations paroissiales et le bilinguisme scolaire dans la mutation du champ intellectuel franco-ontarien. En effet, la double intervention du Saint-Siège dans la crise des écoles bilingues, par les encycliques Commisso Divinitus (1916) et Litteris Apostolicis (1918), conduisit l’élite nationaliste de l’Ontario français non seulement à abandonner l’ardeur belliqueuse et l’intransigeance qui caractérisaient son combat contre les « Irlandais » depuis le début du siècle, mais aussi à remettre en cause, du moins publiquement, le fondement même du nationalisme canadien-français traditionaliste, soit l’union, jugée inviolable jusqu’alors, des questions nationale et religieuse. La thèse de la langue « gardienne » de la foi étant devenue insoutenable aux yeux de la hiérarchie romaine, dont la compréhension du nationalisme était pour l’essentiel inspirée du contexte européen, l’élite franco-ontarienne sentit la nécessité de faire preuve d’une plus grande modération idéologique et stratégique dans ses tractations avec l’évêque Scollard.

Jean-Pierre Pichette propose l’édition de la suite des confidences que le père Germain Lemieux lui livrait à l’automne 1995. La première partie de cette entrevue, qui couvrait les années de sa naissance à Cap-Chat en 1914 puis sa formation jusqu’à son installation à Sudbury et ses premiers essais en folklore, s’arrêtait à 1958. Cette deuxième tranche reprend le fil en 1952, au moment de la relance de ses études à l’Université Laval, et s’attache à l’évolution de sa carrière qui culmine avec l’achèvement de sa monumentale publication en trente-trois volumes des Vieux m’ont conté. Germain Lemieux évoque cette période transitoire où les motivations des autorités jésuites se confondent à son cheminement personnel et le ramènent aux études universitaires à l’aube de la quarantaine. Ses découvertes auprès des professeurs qui le guident, spécialement en rédigeant son mémoire de maîtrise et sa thèse de doctorat, mais aussi la perspective particulière et la distance critique que lui procure l’expérience d’enquête acquise sur le terrain lui forgent une personnalité forte. Son passage à l’université comme professeur allait connaître élans et soubresauts : embauché d’abord à la Laurentienne qu’il quitte à la suite d’un malentendu pour Laval, son alma mater, où il recrute des étudiants afin de transcrire le fruit de ses cueillettes, il achève son parcours à l’Université de Sudbury qui lui fournit l’occasion de créer le Centre franco-ontarien de folklore et un programme d’enseignement du folklore. Il réalisera finalement son grand projet à l’écart de l’université, après en avoir détaché son centre, mais aussi éloigné de ses collègues ethnologues en raison de son caractère inébranlable, voire intransigeant. Ce retour sur sa carrière révèle un homme curieux, passionné et engagé, mais surtout un pédagogue soucieux d’assurer le passage du patrimoine qu’il a mis au jour aux jeunes générations.

Simon Laflamme poursuit ici sa comparaison entre les Ontariens, selon qu’ils sont anglophones ou francophones, et fait état de quelques différences entre les populations, mais surtout d’une grande similitude. La comparaison porte cette fois sur les perspectives amoureuses et familiales des jeunes du nord-est de l’Ontario. On pourrait s’imaginer que, compte tenu des statistiques de la vie conjugale des dernières décennies, lesquelles témoignent d’abondantes ruptures, ces perspectives soient plutôt pessimistes. L’étude montre que ce n’est pas tout à fait le cas : s’il y a quelques doutes, l’avenir conjugal et parental est, dans l’ensemble, envisagé avec optimisme. Et, malgré quelques particularismes, ce constat se vérifie aussi bien chez les francophones que chez les anglophones. Pour tenter d’expliquer autrement les représentations, l’auteur a aussi fait intervenir quelques facteurs additionnels, selon que le jeune se trouve au début ou à la fin des études secondaires, selon la taille de la communauté de résidence, le caractère religieux ou non de l’école, et le genre. Il a souvent trouvé des différences, mais jamais telles qu’elles obligent à constater de grands écarts. Les problématiques de l’amour et de la famille, dans l’esprit des jeunes, comportent des spécificités, mais elles sont surtout marquées du sceau de la transcendance.

Dans son étude, Yves Frenette continue à s’intéresser aux destinées des Franco-Ontariens du centre et du sud-ouest de la province. Après s’être penché, dans le cahier 7, sur la période 1940-1970, il scrute les trois dernières décennies du xxe siècle, examinant, malgré la rareté des sources, certains aspects de l’évolution des Franco-Ontariens des deux régions. Grâce à un important apport migratoire, le nombre de francophones s’accroît dans le Centre, alors qu’il demeure stationnaire dans le Sud-Ouest. À l’orée du xxie siècle, les deux régions abritent 35 % des Franco-Ontariens de la province ; mais, comme la population totale de ces régions a aussi augmenté, le poids de cette francophonie demeure très faible. Néanmoins, ces Franco-Ontariens sont financièrement plus à l’aise et ils sont plus instruits que dans le reste de la province. Par ailleurs, dans les deux régions, les transferts linguistiques vers l’anglais continuent de plus belle, ce qui va de pair avec des transformations sur le plan de l’identité, notamment chez les jeunes. En raison de ces tendances et de l’éparpillement historique de la population de langue française, le réseau institutionnel est ténu et il fait face à de grands défis. Toutefois, le réseau scolaire prend de l’ampleur, notamment au palier secondaire, souvent après des luttes épiques. Après avoir vu le jour, les établissements doivent affronter de nombreux obstacles, le plus important étant leur petite taille. Quant aux programmes postsecondaires en français, ils sont très limités. Ce survol des deux régions permet à l’auteur de contraster l’évolution des communautés franco-ontariennes de Welland et de Toronto. Dans le premier cas, le déclin de la petite ville ouvrière se traduit en parallèle par celui de sa population de langue française, en dépit d’un certain essor institutionnel. À Toronto, par contre, la communauté francophone est dynamique et diversifiée, et traversée de redéfinitions identitaires et de questionnements institutionnels. En épilogue, Yves Frenette se demande si, en dépit du fractionnement qui ressort de son étude, une conscience régionale francophone ne serait pas en voie d’éclosion dans le Centre et le Sud-Ouest, en raison notamment de la fonction métropolitaine de Toronto et de la restructuration des conseils scolaires.

Dans une recherche qui inaugure sa contribution aux Cahiers Charlevoix, l’ethnologue Marcel Bénéteau s’intéresse à la chanson de composition locale, un secteur négligé dans le domaine de la chanson folklorique. Le plus souvent créées par des non-professionnels sur des airs connus, les chansons de ce type ont longtemps été considérées par les experts comme étant de facture maladroite, de contenu douteux et de valeur insigni- fiante comparées aux pièces importées de la France à l’époque coloniale. Conséquemment, les grands folkloristes du Canada français les ont peu recueillies. Pourtant, la facture de telles chansons, qui commémorent des événements locaux, qui mettent en valeur des incidents de la petite histoire et qui commentent les conditions sociales dans les communautés en question, est au cœur même de la démarche folklorique. « Faire des chansons » est une pratique qui engage les gens dans un dialogue avec la tradition et les amène à situer leur vécu dans le contexte plus large d’un procédé transmis d’une génération à l’autre. À partir d’un corpus de chansons locales composées dans la région de Windsor, l’auteur analyse les modalités de cet art de « faire des chansons », depuis l’appropriation et l’adaptation de chants existants jusqu’à la création de nouvelles chansons. De plus, il s’intéresse à la fonction sociale des chansons locales ainsi qu’à leur apport aux études ethnologiques, linguistiques et historiques.

Ce dixième volume s’achève sur la « chronique » de la Société Charlevoix que tient notre confrère Yves Frenette. Selon la formule convenue, il y a rassemblé les nouvelles et les faits saillants relatifs aux activités professionnelles des membres avant de dresser la liste des articles publiés par les membres de la Société des Dix.

ÉTUDES

L’évêque Scollard et la question
canadienne-française.
Le diocèse de Sault-Sainte-Marie au cœur
du conflit franco-irlandais
(1904-1934)

MICHEL BOCK

Chaire de recherche sur l’histoire
de la francophonie canadienne

Université d’Ottawa

SOMMAIRE

I – JAUGER L’ADVERSAIRE

A. Un difficile début de règne (1904-1907)

B. La fondation de la paroisse Saint-Vincent-de-Paul de North-Bay (1907-1914)

II – L’EXACERBATION DES INIMITIÉS

A. La campagne pour déloger Scollard (1908 et 1913)

B. L’affaire de Sudbury (1915-1920)

III – L’AFFAIRE DU DROIT

A. Le déclenchement de la crise (1919)

B. Accalmie ou guerre froide ? Le dénouement de la crise et ses suites (1920-1934)

L’évêque Scollard et la question
canadienne-française.
Le diocèse de Sault-Sainte-Marie au cœur
du conflit franco-irlandais
(1904-1934)

En 1908, Napoléon Lepage, de Blezard-Valley, petite communauté agricole située près de Sudbury, tenta d’obtenir du délégué apostolique au Canada, Donato Sbarretti, une dispense qui lui eût permis d’épouser l’une de ses proches parentes. Lepage avait d’abord présenté sa demande à l’évêque de Sault-Sainte-Marie, David Joseph Scollard, qui s’y était opposé catégoriquement1. Interrogé par le délégué apostolique sur le contexte entourant cette requête, Scollard justifia de la manière suivante sa décision d’interdire les mariages entre personnes « closely related by blood » : « The physical results in the children of parents closely related are most deplorable, especially among the French Canadian habitants of the diocese who, at best, are rather ignorant, and whose minds are not very bright. I have seen so many physically deformed, that I came to the conclusion to reduce the number of these marriages to the lowest possible minimum […]2. » Sbarretti se rangea derrière Scollard, ne voyant rien qui pût justifier le renversement d’une décision prise par le chef de l’Église diocésaine3. Il est pour le moins difficile de dénombrer avec exactitude les cas d’infirmités et de malformations génétiques résultant d’unions consanguines qui avaient pu s’abattre, à l’époque, sur la population canadienne-française du diocèse de Sault-Sainte-Marie. Les impressions fournies par Scollard à Sbarretti, qui semblaient faire état d’une véritable horde d’estropiés parmi les Franco-Ontariens, avaient de quoi surprendre et inquiéter, toutefois…

L’anecdote frôle le burlesque, mais elle n’en donne pas moins un bon aperçu des dispositions que pouvait avoir le prélat envers ses ouailles canadiennes-françaises, qu’il ne semblait pas tenir en très haute estime, c’est bien le moins que l’on puisse dire. Installé sur le trône épiscopal de Sault-Sainte-Marie depuis l’érection du diocèse quatre ans plus tôt, Scollard aurait fréquemment maille à partir avec la population franco-catholique de son fief, qui lui rendrait bien, il faut le dire, le peu de sympathie qu’il éprouvait à son égard. Le diocèse de Sault-Sainte-Marie représente l’un des endroits de la province où les tensions, voire les affrontements entre irlando-catholiques et Canadiens français ont été les plus nombreux et les plus acrimonieux pendant les premières décennies du xxe siècle4. En effet, le tempérament irascible de Scollard rappelait parfois celui de son confrère de London, Michael Francis Fallon, chef de la cabale irlandaise qui contribua puissamment au déclenchement de la crise du Règlement 17 en 19125. L’historiographie contient quelques références, certes, aux conflits ethnolinguistiques qui ont secoué le diocèse de Sault-Sainte-Marie pendant le règne de Scollard, les pages de Robert Choquette comptant sans doute parmi les plus substantielles à cet égard, mais aucune étude n’a encore proposé une analyse systématique et détaillée de la question6. Or le diocèse de Sault-Sainte-Marie représente pour l’historien un cas de figure on ne peut plus intéressant. Découpé à même le territoire du diocèse de Peterborough, il fut rattaché à la province ecclésiastique de Kingston dès sa fondation en 1904. Ainsi, la population franco-catholique, bien que fortement majoritaire à Sault-Sainte-Marie – elle rassemblait 65 % des fidèles en 1901 et encore 58 % vingt ans plus tard7 –, se voyait d’emblée exclue de la province ecclésiastique d’Ottawa, qui représentait sans contredit le « bastion de la francophonie dans l’Église catholique ontarienne8 » et à laquelle seraient pourtant soumis, ailleurs dans le Nord, deux autres diocèses à forte majorité canadienne-française, soit Haileybury (1915) et Hearst (1938)9. L’isolement relatif des franco-catholiques de Sault-Sainte-Marie ne les empêcha pas pour autant de tenir tête avec une rare opiniâ­treté à l’évêque Scollard, de plus en plus excédé par leur refus de se soumettre à l’autorité épiscopale.

L’étude des conflits ethnolinguistiques qui ont marqué le Nouvel-Ontario au début du xxe siècle permet de mieux prendre la mesure de l’intransigeance qui caractérisait souvent l’attitude des dirigeants nationalistes de l’Ontario français envers leurs coreligionnaires de langue anglaise avant que la hiérarchie vaticane n’intervînt, à la fin des années 1910, pour tenter de refaire l’unité de l’Église canadienne. En rejetant sans ambages la thèse de la langue, « gardienne » de la foi, le Saint-Siège s’attaquait au fondement même de l’argumentaire nationaliste canadien-français et contraignait la fronde franco-ontarienne à remettre en question l’union, jugée inviolable jusque-là, des questions nationale et religieuse10. À l’instar de leurs compatriotes ailleurs dans la province, les dirigeants canadiens-français de Sault-Sainte-Marie feraient montre, dès lors, d’une plus grande prudence dans leurs tractations avec l’évêque Scollard. Dans les pages qui suivent, nous tâcherons de reconstruire cet affrontement. L’analyse repo­sera, pour l’essentiel, sur le dépouillement de deux sources, soit les archives de l’Acféo, préservées au Centre de recherche en civilisation canadienne-française de l’Université d’Ottawa, et les archives de la nonciature du Canada, préservées aux Archives secrètes du Vatican à Rome. Ces dernières regorgent de documents produits par les différents acteurs de cette histoire, qu’il s’agisse du délégué apostolique, de Scollard lui-même ou encore de ses nombreux détracteurs canadiens-français. Nous montrerons que les tensions ethnolinguistiques, qui allèrent en augmentant au lendemain de la fondation du diocèse de Sault-Sainte-Marie, furent exacerbées dès 1910 dans le contexte des événements qui conduiraient au déclenchement de la crise du Règlement 17 deux ans plus tard, et atteindraient leur paroxysme en 1920, après que l’élite nationaliste d’Ottawa s’en fut mêlée. Au lendemain de la double intervention du Saint-Siège dans la crise scolaire (1916 et 1918), une accalmie relative s’installa entre les deux partis, une accalmie qui était à l’image de la modération idéologique que connaissait, au même moment, l’ensemble de la résistance au Règlement 17. Évitons toute méprise : la méfiance ne disparut pas du jour au lendemain, loin s’en faut. La mort de Scollard en 1934 fut d’ailleurs prétexte à une nouvelle levée de boucliers de la part des dirigeants nationalistes du diocèse de Sault-Sainte-Marie, qui tentèrent encore une fois d’obtenir pour leur diocèse un évêque canadien-français ou, à tout le moins, un évêque qui leur eût été moins hostile. La nomination de Ralph Hubert Dignan, digne successeur de Scollard, eut tôt fait d’écraser leurs espoirs.

I– JAUGER L’ADVERSAIRE

A. Un difficile début de règne (1904-1907)

Au moment de son élévation à l’épiscopat, David Scollard, né à Ennismore (Ontario), en 1862, d’immigrants irlandais, était curé de la paroisse Saint Mary on the Lake à North-Bay, après avoir été vicaire à la cathédrale de Peterborough. Le nouveau diocèse de Sault-Sainte-Marie, qu’érigea Pie x le 16 septembre 1904, recouvrait un immense territoire qui s’étendait du village de Callander jusqu’à la frontière du Manitoba et qui comptait environ 34 000 fidèles11. Scollard fut nommé à sa tête quatre jours plus tard, nouvelle qui sema la consternation parmi les Canadiens français de la région, car les soupçons qui pesaient sur le nouvel évêque, dont le nom n’était pas inconnu de la population franco-catholique, étaient déjà grands. Sans tarder, le commerçant et député libéral de Nipissing-Ouest à Queen’s Park, Joseph Michaud, fit part de ses inquiétudes à l’archevêque d’Ottawa, Mgr Joseph-Thomas Duhamel : « Je puis dire avec connaissance de cause que la moitié de ces Canadiens [du nouveau diocèse de Sault-Sainte-Marie] vien­nent de la province de Québec et ne parlent ni ne comprennent l’anglais. Les curés eux-mêmes ne parlent que très peu l’anglais et[,] si on peut en juger par les journaux, il est question de nommer un évêque anglais ou irlandais12 ! » Michaud demanda, au nom de « plusieurs citoyens importants » des districts de Nipis­sing et d’Algoma, à rencontrer le délégué apostolique, Donato Sbarretti, pour obtenir des éclaircissements sur la nomination du premier évêque de Sault-Sainte-Marie13. Le secrétaire du délégué, Alfred Sinnott, acquiesça à sa demande, mais lui répondit péremptoirement, dans le même souffle, que « the new Bishop has been appointed14 ». Michaud n’en fit pas moins le voyage jusqu’à Ottawa pour obtenir de Sbarretti l’entretien demandé, mais fut contraint de rentrer à Sturgeon-Falls bredouille15. La décision de la hiérarchie était sans appel.

À l’été 1905, le délégué apostolique effectua lui-même un voyage de trois semaines dans la région des Grands Lacs pour se familiariser avec les particularités du nouveau diocèse. Il est toutefois révélateur que la relation de voyage que consigna son secrétaire, long document de dix-sept pages, ne fait nullement référence aux tensions linguistiques qui avaient déjà commencé à se faire sentir à Sault-Sainte-Marie et qui, de toute évidence, laissèrent Sbarretti de marbre16. Pendant ce temps, le nouvel évêque travaillait d’arrache-pied pour que son diocèse fût à la hauteur de ses ambitions. En 1906, il tenta d’obtenir l’annexion à son domaine de l’ensemble du territoire au nord de Sault-Sainte-Marie, jusqu’à la baie de James, y compris ce qui deviendrait, plus tard, les diocèses de Haileybury (aujourd’hui Timmins) et de Hearst17. La population canadienne-française, de son côté, obser­vait les agissements du prélat avec une anxiété croissante. En mai, le quotidien Le Temps d’Ottawa jeta le gant en dénonçant le « mouvement d’anglicisation » qui visait à « faire disparaître [le français] des écoles » de Sudbury, Verner, Warren et Sturgeon-Falls18. Selon le journal, Scollard était directement responsable des déboires que connaissait la population canadienne-française de la région, lui qui avait autorisé l’embauche d’un inspecteur de langue anglaise dans « nos écoles françaises et bilingues » et qui avait « fait des misères aux Frères de l’instruction chrétienne qui tenaient trois classes » à Sturgeon-Falls. Le comportement de Scollard ne pouvait guère étonner, précisa toutefois le journal. Curé à North-Bay pendant une douzaine d’années avant de revêtir la toge épiscopale, Scollard s’était toujours opposé à l’embauche d’instituteurs de langue française, en dépit du fait que la majorité de ses paroissiens était canadienne-française. La conclusion que tira Le Temps de ce qu’il percevait comme la campagne anti-française de Scollard était alarmante : « [L]e résultat est que nos jeunes Canadiens français de North[-]Bay ne parlent plus guère leur langue maternelle, l’écrive [sic] encore moins19 ».

Comme ailleurs dans la province, voire en Amérique française, le problème des nominations paroissiales se posa avec acuité dès lors que Scollard assuma la direction du diocèse. Sur ce front, les premières salves furent lancées à Blind-River, lorsque vint le temps de trouver un successeur au curé Patrick Browne, un anglophone bilingue fortement adonné à la boisson, selon la rumeur qui courait20. Un groupe de notables dirigé par C. de L. Renaud, marchand-tailleur et secrétaire de la section locale de l’Union Saint-Joseph, partit à la rencontre du délégué apostolique Sbarretti le 31 août 1907 pour lui « exposer les injustice[s] » commises à l’endroit des Canadiens français de Blind-River dont, en particulier, la nomination de l’abbé McCauley, « un Irlandais d’Irlande qui ne parlait pas le français21 », en remplacement de l’abbé Brown22. Les paroissiens espéraient plutôt que Scollard retiendrait la candidature du vicaire de la paroisse, Oscar Racette, futur curé de Verner et proche de Lionel Groulx, mais l’évêque, selon ce qu’en rapporta l’Ottawa Free Press, avait prétexté l’inexpérience de ce dernier au moment d’arrêter son choix sur McCauley23. À Montréal, le journal de l’ancien ministre libéral Israël Tarte, La Patrie, se lança lui aussi dans la mêlée en publiant une série d’articles sympathiques à l’endroit de McCauley qui, excédé par « la mauvaise volonté [et] l’entêtement de la population canadienne-française24 », fut contraint de rendre sa démission et de s’exiler en Illinois après qu’il eut été victime d’intimidation et de menaces de violence physique25. Privée de son curé, l’église demeura fermée pendant un long moment, jusqu’à ce que Scollard acceptât, sans doute de guerre lasse, de muter l’abbé J.E. Carrère de Blezard-Valley vers Blind-River, à la grande satisfaction de la population canadienne-française, qui eut, en revanche, beaucoup de mal à digérer les insultes « blessantes » qu’avait lancées à sa figure l’abbé McCauley26. La Patrie, de son côté, après avoir publié une entrevue avec Scollard réalisée par son envoyé spécial à Blind-River, encensa le prélat et le félicita de sa « conduite si chrétienne et si généreuse », qu’il fallait même donner en exemple à l’épiscopat irlandais du Maine27. L’Ottawa Evening Journal, pour sa part, dénonça ce changement de cap, qui équivalait à une injustice d’autant plus grande que plusieurs paroisses à majorité irlandaise à l’intérieur de l’archidiocèse d’Ottawa avaient accepté de bon gré de se soumettre à l’autorité de curés canadiens-français28.

Manifestement, Scollard avait accepté de mettre de l’eau dans son vin après qu’il eut pris conscience de la vigueur des revendications des paroissiens canadiens-français de Blind-River. Tout en déplorant que ces derniers eussent choisi d’agiter la presse montréalaise avec cette affaire, il se défendit auprès de l’envoyé spécial de La Patrie de fomenter la dénationalisation de ses fidèles de langue française : « Je suis le plus désireux que les Canadiens-Français conservent leur langue, parce que je sais qu’alors, ils sont meilleurs catholiques et qu’il est de mon devoir devant Dieu de les aider par tous les moyens qui sont en mon pouvoir à être bon catholiques29. » Il précisa tout de même que la « nationalité » des prêtres n’entrait jamais en ligne de compte lorsque venait le temps pour lui de procéder aux nominations paroissiales, car « seules les vertus et les qualités [des candidats étaient] considérées ». Par ailleurs, poursuivit l’évêque, si les Franco-Ontariens de Blind-River ne disposaient d’aucune école bilingue – autre contentieux –, c’est qu’ils n’avaient jamais manifesté le moindre intérêt pour la politique scolaire. Majoritaires, ils auraient pu facilement contrôler la commission scolaire locale, fonder une école bilingue et embaucher des instituteurs franco-catholiques. « Cependant, on refuse de se grouper et de s’entendre : on ne prend même pas la peine d’aller voter, voilà pourquoi on n’a pas d’école bilingue à Blind[-]River30. » Autrement dit, le prélat n’y était pour rien, n’en déplût à ses détracteurs. Interrogé à savoir si la nomination de Carrère, qui ne maîtrisait pas l’anglais, poserait problème aux Irlandais de Blind-River, Scollard répondit : « La chose me surprendrait beaucoup. Je crois les connaître, ceux-là, et savoir qu’ils sont très accommodants. » Quelques jours plus tôt, l’évêque avait fait parvenir une lettre semblable à La Presse pour se défendre de l’accusation « calomniatrice et scandalisatrice » d’un résidant de son diocèse qui lui avait reproché, dans les pages du journal, d’avoir orchestré une vaste campagne d’anglicisation à l’encontre de la population canadienne-française31.

L’entretien avec l’envoyé spécial de La Patrie avait donné à Scollard l’occasion de se défouler en contrastant ce qu’il présenta plus ou moins subtilement comme l’intransigeance des Canadiens français avec l’esprit de tolérance et d’ouverture qu’il croyait plutôt déceler chez leurs coreligionnaires irlandais. Cette affaire, on s’en doute bien, eut l’heur de lui laisser un goût fort amer dans la bouche. Il n’était pas au bout de ses peines, toutefois, car les accusations d’« Irishification32 » à son endroit continuaient de pleuvoir. À Warren, par exemple, où Scollard avait soutenu que les paroissiens canadiens-français, majoritaires, étaient fort satisfaits de leur curé de langue anglaise, l’abbé Crawley, la presse rapporta qu’il n’en était rien. Plusieurs fidèles avaient même refusé de faire leurs Pâques en guise de protestation contre le peu d’égards qu’on avait à leur endroit, et aussi pour appuyer l’instituteur canadien-français du village, qu’une rumeur vouait au congédiement33.

B. La fondation de la paroisse Saint-Vincent-de-Paul de North-Bay (1907-1914)

L’affrontement entre Scollard et ses ouailles de langue française fut ensuite porté au cœur même de son domaine, soit à la cathédrale de North-Bay. À l’été 1908, un incident, trivial en apparence, eut pour conséquence de faire éclater au grand jour des antagonismes linguistiques qui bouillonnaient sous la surface depuis un bon moment. Le 24 juin, une chorale canadienne-française demanda à l’évêque la permission de chanter la grand-messe pour souligner la Saint-Jean-Baptiste. Scollard acquiesça, selon le compte rendu qu’il devait plus tard livrer au délégué Sbarretti de l’affaire, sans toutefois que cela suffit à la chorale, déplora-t-il, qui aurait tenté d’occuper le devant de la scène encore la semaine suivante. De cela, il n’avait jamais été question, se défendit l’évêque, et lorsque la chorale anglaise, arrivée plut tôt, prit sa place habituelle, la chorale canadienne-française aurait tourné les talons et claqué la porte de la cathédrale derrière elle. « [H]ere is the cause of the great sensation made by a few hot-heads who love to hear their own voices singing more than they love God or his Holy Church34 », conclut Scollard à Sbarretti. Certains esprits mal intentionnés avaient peut-être voulu la monter en épingle, mais « [t]he late choir sensation », ironisa-t-il, n’était guère plus qu’une tempête dans un verre d’eau. Aux dirigeants canadiens-français de North-Bay, l’évêque adressa, de plus, des remarques d’une surprenante condescendance « Spoiled children no matter how much is done for them by their parents are never satisfied, they are always grumbling and want more. A few French Canadians in North Bay are spoiled children no matter how much is done for them and find fault. But such is human nature35. »

Scollard eut beau tenter de dégonfler l’« affaire » de la chorale, les hostilités avaient été déclenchées. L’incident fit sensation dans la presse, dont les comptes rendus, toutefois, ne semblaient pas toujours avoir le mérite de la plus rigoureuse exactitude. Le Montreal Star, par exemple, signala que l’interdiction de chanter avait frappé la chorale le jour même de la Saint-Jean, version des faits qui ne concorde pas avec le récit qu’en avait fait Scollard à Sbarretti. En revanche, le journal conclut avec raison que la controverse menaçait de perturber sérieusement la vie de la communauté, au point où les Canadiens français tentaient désormais d’obtenir une paroisse bien à eux à North-Bay36. Le Star avait vu juste, car l’autonomie paroissiale était, en réalité, le véritable enjeu qui se profilait derrière l’affaire de la chorale. L’Evening Citizen d’Ottawa, qui conclut à l’existence d’un « long standing » et « bitter ­racial dispute », abonda dans le même sens « There is a large French Canadian section in the congregation and strong feeling exists between them and the English-speaking members, principally over the language question in the school and church. […] Exclusive teaching of the English language in separate schools has caused discord and efforts have been made without success to secure a French separate school in North Bay37. » En effet, à la question paroissiale s’ajoutait, comme c’était souvent le cas, la question scolaire, le journal relevant les efforts, nombreux mais vains, qu’avait déployés la communauté canadienne-française locale pour obtenir une école séparée française38. Scollard, il faut le dire, n’était pas homme à subir l’opprobre sans réagir. Dans le Toronto Star, qui avait publié un billet fort désobligeant à son endroit, puis dans le Catholic Register de Toronto, l’évêque accusa la presse d’avoir grossi l’affaire, se défendit de s’être aliéné l’ensemble de la population canadienne-française et soutint que seuls les membres de la chorale s’étaient dressés contre lui39. Dans l’United Canada d’Ottawa, il s’en prit au Temps, qui avait publié, à son avis, « a most […] scandalous article » qui l’accusait de proscrire l’enseignement du français à l’école séparée de North-Bay40. Or il n’en était rien, rétorqua-t-il, car l’enseignement du catéchisme et la préparation à la communion se faisaient aussi bien en français qu’en anglais…41

À la fin de 1908, l’affaire de la chorale était encore loin d’être close. Au contraire, le niveau de tension s’éleva de plusieurs crans le 13 décembre lorsqu’un Scollard excédé entra en trombe dans la cathédrale et « publicly rebuked several prominent French Canadian members of the congregation42 ». Le prélat n’y alla pas avec le dos de la cuiller, selon la déclaration statutaire que signèrent, quelques semaines plus tard, seize paroissiens canadiens-français que le geste avait particulièrement outrés – et qu’un long article publié dans le Dispatch and Tribune de North-Bay peu de temps après l’incident corrobore43. Entre autres bassesses, affirmèrent-ils sous serment, Scollard aurait pris à partie six de ses détracteurs en les affublant de surnoms injurieux devant toute la communauté des fidèles rassemblée. De « William Le Jaune » (William Pardiac), il aurait ridiculisé l’infirmité dont il souffrait à la jambe, tout en lui reprochant de payer ses taxes scolaires aux écoles publiques. « Octavius Maximum » (Octave Gauthier) était, pour sa part, coupable de parjure, car il soutenait, au mépris de la vérité, que l’évêque, qui menaçait de le faire mettre sous les verrous44, avait autorisé la chorale à chanter la messe le dimanche suivant la Saint-Jean. « Moïse » (le docteur J. A. Bédard), « Lord Nelson » (Nelson Aubry) et « le Petit Wilfrid » (Wilfrid Aubry) s’étaient, eux aussi, rendus coupables de plusieurs crimes, y compris d’avoir gravement manqué de justice envers le clergé irlandais. Son coup le plus foudroyant, Scollard l’asséna toutefois à « Aaron » (l’avocat J.E. Lapointe) qui, « venu de Hull or Hell [sic] », était l’auteur, à ses yeux, des turpitudes les plus infamantes. Non seulement « tenait[-il] un temple d’esprit sur la rue Front où il prêchait continuellement la doctrine de l’enfer », il répétait à qui voulait bien l’entendre que « les prêtres, les évêques et le pape ne [pouvaient] point être bons s’ils n[’étaient] pas Canadiens Français [sic] »45. Scollard conclut ce concentré de colère en exhortant la communauté à « ne pas encourager ces gens, ni même les visiter », c’est-à-dire en les mettant au ban. Dans le même souffle, il injuria la Société Saint-Jean-Baptiste (vraisemblablement celle d’Ottawa), le Club canadien de North-Bay où se réunissaient ses détracteurs, de même que « leur chère Province de Québec ».

Les paroles de Scollard avaient claqué comme un fouet. Les agitateurs qui avaient ainsi attiré son mépris, malgré les surnoms qu’il avait utilisés pour les désigner, étaient facilement reconnaissables, soutenaient les seize signataires de la déclaration statutaire, ce qui leur avait occasionné des « pertes considérables dans leurs professions, leurs réputations, commerce, etc. [sic] ». L’un d’eux, J. E. Lapointe, eut même l’audace de demander au délégué apostolique la permission d’intenter une poursuite de 25 000 $ contre l’évêque46. Inutile de préciser que Sbarretti rejeta vigoureusement la requête, « qui n’était pas digne d’être prise en considération par l’autorité ecclésiastique47 ». Vincent, piqué au vif, rétorqua au délégué avec une défiance peu commune que sa réponse l’avait « profondément blessé », que la demande qu’il lui avait présentée était « sérieuse, respectueuse de l’autorité ecclé­siastique », et qu’il ne voyait désormais aucune utilité à lui remettre les documents qu’il avait préparés en guise de préparation pour une éventuelle poursuite48. Pour sa part, l’infortuné Pardiac, que Scollard avait accusé de financer les écoles publiques, dut même produire sa propre déclaration statutaire expliquant qu’il n’avait eu d’autre choix que d’y envoyer sa fille, l’école séparée de North-Bay fonctionnant exclusivement en anglais49.

À Ottawa, l’élite nationaliste n’était pas demeurée indifférente à cette affaire. La Société Saint-Jean-Baptiste, par exemple, contribua à l’organisation d’une manifestation au Monument national en guise d’appui aux compatriotes de North-Bay50. L’Association canadienne-française d’éducation d’Ontario (Acféo), fondée en janvier 1910, et le journal Le Droit, qui vit le jour trois ans plus tard, se mirent aussi de la partie lorsque le père oblat Charles Charlebois expédia au nouveau délégué apostolique, Pellegrino Stagni, un volumineux dossier contenant plusieurs pièces à conviction en lien avec l’affaire de North-Bay51. Le dossier comprenait, entre autres choses, la correspondance que s’étaient échangée Scollard et J. E. Lapointe autour de l’incident de la chorale, l’évêque y déplorant le bruit qu’il avait provoqué dans la presse protestante, une lettre de Scollard au curé de Chelmsford, Stéphane Côté, dans laquelle il s’opposait à l’érection d’une école modèle bilingue à Sturgeon-Falls (communication pratiquement identique à celle qu’il expédia au même moment au ministre de l’Éducation, Robert Pyne52), ainsi qu’une autre lettre, sardonique et menaçante, qu’il avait fait parvenir au député provincial de Nipissing, Henri Morel, lequel se préparait, en janvier 1910, à participer au grand Congrès des Canadiens français de l’Ontario à Ottawa :

As you will go down to the French Canadian congress in Ottawa, I presume as a great representative French Canadian ready to die for their cause, and Monseigneur Scollard will perhaps be criticized at the very congress for being an enemy of French Canadians, notwithstanding the fact that Monseigneur Scollard struggled with all his might against the French Canadian members of Nipissing and Sturgeon Falls in order to obtain Registrarship of North Bay for a French Canadian Catholic. [...] Mark my words, you will pay dearly for this later on53.

Le sens de ce commentaire ne se laisse pas facilement saisir. Scollard semblait reprocher à un groupe de Canadiens français incluant Morel d’avoir entravé ses efforts pour favoriser l’embauche d’un des leurs dans un poste administratif d’une certaine importance. Le père Charlebois croyait utile néanmoins d’inclure la lettre parmi les pièces à conviction qu’il destinait au délégué apostolique, ce qui laisse supposer qu’il y avait anguille sous roche, du moins à ses yeux. Stagni, qui prenait peu à peu conscience de la complexité de la question religieuse (et nationale) au Canada, demanda à Scollard de lui expliquer les raisons pour lesquelles il s’opposait tant à la création d’une paroisse de langue française à North-Bay54. L’évêque de Sault-Sainte-Marie lui indiqua, pour toute réponse, que la question ne s’était jamais posée et que, dans l’éventualité où le besoin d’une nouvelle paroisse se ferait sentir, l’on réfléchirait à la question linguistique le moment venu55. Or le moment vint rapidement, car à peine un mois plus tard, Le Droit annonçait avec satisfaction que Scollard avait enfin donné son assentiment, quoique sans doute à contrecœur, à l’érection d’une paroisse canadienne-française à North-Bay, après que lui fut parvenue une pétition signée par plus de 300 chefs de famille dirigés par le docteur J. A. Bédard, « Moïse », l’un de ceux que l’évêque avait conspués du haut de sa chaire en décembre 190856. Gaétan Gervais rapporte que, selon une légende « amusante mais invérifiable », le prélat aurait décidé, dans un geste rempli de cynisme et d’amertume, de placer la nouvelle paroisse sous la protection de saint Vincent de Paul, le patron des pauvres, car il la croyait « vouée à une inéluctable pauvreté57 »…

II – L’EXACERBATION DES INIMITIÉS

A. La campagne pour déloger Scollard (1908 et 1913)

L’époque se montrait querelleuse. Au tournant des années 1910, l’impérialisme britannique ralliait une bonne partie de l’opinion canadienne-anglaise, qui réclamait, avec une insistance croissante, que l’on supprimât le français des écoles de la province. De part et d’autre, on durcissait sa position. Dans ce contexte, le règne de Scollard était devenu intolérable, aux yeux de plusieurs. Non seulement s’était-il attiré les foudres de ses propres ouailles, il avait aussi suscité le mécontentement de l’épiscopat canadien-français, lequel entreprit, en 1908, une vaste campagne pour tenter de le déloger du trône de Sault-Sainte-Marie. Il ne s’agissait pas, toutefois, de faire tomber Scollard dans la disgrâce en obtenant son renvoi, mais plutôt de convaincre la hiérarchie vaticane de lui offrir une promotion on ne peut plus alléchante en le mutant au siège métropolitain de Toronto, l’archevêque Denis O’Connor ayant annoncé sa démission. Élégante, cette solution avait le mérite de mettre l’évêque de Sault-Sainte-Marie hors d’état de nuire, sans toutefois lui faire subir l’opprobre d’une répudiation. L’archevêque de Montréal, Paul Bruchési, voyait « chez Mgr Scollard un ensemble de qualités qui en [faisaient] […] l’homme de la situation dans la capitale d’Ontario58 ». L’occasion était belle de faire d’une pierre, trois coups, expliqua-t-il au délégué Sbarretti, car la mutation de Scollard à Toronto eût permis de doter le diocèse de Sault-Sainte-Marie, où les franco-catholiques constituaient la majorité, d’un évêque canadien-français – « mais sachant parfaitement l’anglais » – et de le rattacher à la province ecclésiastique d’Ottawa qui ne comptait, pour l’heure, qu’un seul suffragant (celui de Pembroke, en l’occurrence). Depuis Saint-Boniface, l’archevêque Adélard Langevin abonda dans le même sens dans une longue lettre expédiée au préfet de la propagande, le cardinal Girolamo Maria Gotti. Non seulement la population franco-catholique de Sault-Sainte-Marie méritait-elle un évêque canadien-français, il était impératif qu’on annexât le diocèse à la province ecclésiastique d’Ottawa, où plus aucun conflit n’aurait sévi entre les questions religieuse et nationale. La « race française » était la principale force du catholicisme dans le Nouvel-Ontario, souligna Langevin à grands traits, et, comme l’avait prédit avec tant de justesse Rameau de Saint-Père, au siècle dernier, la « conquête silencieuse » de la « province anglaise et protestante d’Ontario » était bel et bien en marche :

En conséquence, Éminence, il me semble clair qu’il est dans l’intérêt de l’Église catholique de favoriser le groupement des catholiques de langue française sous des évêques qui les comprennent, les encouragent et jouissent de leur confiance. C’est comme conclusion de ces faits et de ces considérations soumis à l’examen de Votre Éminence que j’ose exprimer le vœu ardent de voir le diocèse de Sault[-]Sainte[-]Marie rattaché à la province ecclésiastique d’Ottawa, afin de fortifier la situation de Sa Grandeur Monseigneur Duhamel en butte, depuis de longues années, à une pression très forte de la part de l’épiscopat de langue anglaise d’Ontario, pour l’amener à se donner un prêtre de langue anglaise comme son successeur.

Il me semble, Éminence, que j’obéis à un sentiment de foi et non à un nationalisme étroit en prenant la liberté de vous écrire ces lignes en toute confiance59.

L’archevêque d’Ottawa fit lui-même connaître son avis au cardinal Gotti sur la succession d’O’Connor en louant le « grand calme » et la « modération admirable » de Scollard, qui possédait un « ensemble de qualités » faisant de lui le « plus digne des trois candidats » pressentis par Rome – les deux autres étant l’évêque de London, Fergus Patrick McEvay, et le curé de Sainte-Catherine’s, D. Morris60. Comme ses confrères de Montréal et de Saint-Boniface, Duhamel espérait qu’avec l’éventuel départ de Scollard, le diocèse de Sault-Sainte-Marie serait rattaché à la province ecclésiastique d’Ottawa. Certes, la population catholique y était majoritairement canadienne-française, mais il y avait plus. Le territoire actuel de Sault-Sainte-Marie avait appartenu au diocèse d’Ottawa jusqu’en 1878, au moment où Duhamel, alors simple évêque, avait lui-même accepté de le céder au vicariat apostolique du Canada septentrional, devenu plus tard le diocèse de Peter­borough à partir duquel fut découpé le diocèse de Scollard en 1904. « Ce serait rendre, en quelque sorte, cette partie à son premier titulaire, si le diocèse du Sault-Sainte-Marie était attaché à la province ecclésiastique d’Ottawa61 », fit-il valoir à Gotti en soulignant qu’il eût été « très facile de présenter une liste de candidats canadiens-français, tout à fait dignes de l’épiscopat, connaissant les deux langues » pour succéder à Scollard. Rien de plus normal, autrement dit, que de ramener le diocèse de Sault-Sainte-Marie dans le giron d’Ottawa, son milieu naturel62.

La nouvelle tomba au printemps 1908, anéantissant les espoirs des évêques canadiens-français, lorsque le Saint-Siège nomma au siège archiépiscopal de Toronto non pas Scollard, mais plutôt McEvay. On avait à peine eu le temps d’en mesurer les conséquences que, déjà, l’opinion se perdait de nouveau en conjectures, cette fois sur la succession de McEvay à London. À Sudbury, Jean-Étienne (« Stephen ») Fournier, le premier maire de la ville élu en 1893, demanda à être reçu en audience par le délégué apostolique à Ottawa pour discuter de la mutation de Scollard à London et de son éventuel remplaçant à Sault-Sainte-Marie. Fournier avait vraisemblablement été de la délégation qu’avait dirigée le député Joseph Michaud auprès de Sbarretti au moment de la création du diocèse de Sault-Sainte-Marie en 1904. Depuis, lui expliqua-t-il, « [l]es faits [n’étaient] point changés ». Les Canadiens français, dont les rangs n’avaient pas diminué, étaient « toujours très désireux d’avoir un évêque de leur nationalité » capable de comprendre « mieux qu’aucun autre leurs besoins spirituels et temporels », un évêque « qui saura[it] diriger l’éducation et l’instruction dans leur langue maternelle des enfants fréquentant les écoles catholiques et bilingues » que l’on s’efforçait de multiplier dans le Nouvel-Ontario. « Par ce moyen, nous espérons conserver la langue française dans nos familles et rendre la foi plus forte et plus vivace parmi le peuple en général63. » Le délégué lui fit comprendre plutôt laconiquement que, malgré les rumeurs que colportaient les journaux, le nouvel évêque de London n’avait pas encore été nommé, laissant entendre par là que le moment n’était pas venu d’envisager la succession de Scollard à Sault-Sainte-Marie64. En fin de compte, Rome rejeta la candidature de l’évêque nord-ontarien, au grand dam des fidèles canadiens-français de son diocèse. À London, la population franco-catholique ne savait plus à quel saint se vouer, car au lieu de Scollard, on lui demanda plutôt d’accueillir Michael Francis Fallon à la direction du diocèse…

Cette première tentative pour déloger Scollard avait été infructueuse, certes, mais les dirigeants nationalistes de l’Ontario français remirent l’épaule à la roue cinq ans plus tard, lorsque vint le temps de trouver un successeur à l’évêque de Peter­borough, Richard O’Connor, décédé le 23 janvier 1913. Depuis Ottawa, l’Acféo intervint moins d’un mois plus tard auprès de l’archevêque de Québec, Louis-Nazaire Bégin, pour obtenir son appui à une possible mutation de Scollard vers Peterborough, mutation qu’O’Connor avait lui-même souhaitée, à ce que l’on rapportait.

De plus, Monseigneur Scollard aurait dit à l’archevêché d’Ottawa ces jours derniers, et devant témoins, qu’il vaudrait mieux qu’il y eut [sic] un évêque canadien-français à la tête du diocèse du Sault Ste Marie [sic] et de fait il nous est pénible de constater que le peu de confiance et de respect qu’ont les diocésains pour leur évêque, occasionnés par les sorties de Sa Grandeur en chaire et son manque de tenue, éloigne les fidèles de l’Église.

[…] Ce que nous demandons à Votre Grandeur, c’est de faire reconnaître la place que les nôtres devraient occuper dans la hiérarchie catholique pour le plus grand bien de la religion et de la race65.

Visiblement, la stratégie n’était plus la même qu’en 1908. Si, à l’époque, les évêques canadiens-français semblaient s’être donné la consigne d’encenser Scollard afin d’obtenir sa mutation à Toronto, l’Acféo, à présent, mettait plutôt de l’avant les injustices qu’il avait commises envers la population canadienne-française de son diocèse. Le directeur du Droit, le père Charlebois, en rajouta. Personne n’eût jamais songé à nommer un évêque français en Italie, fit-il valoir auprès du délégué apostolique Stagni. De même, les fidèles de Sault-Sainte-Marie méritaient bien qu’un des leurs occupât les plus hautes fonctions ecclésiastiques du diocèse, d’autant plus que l’« antipathie bien caractérisée » qui souillait les relations entre Canadiens français et Irlandais était, à ses yeux, un « fait indéniable »66. Charlebois dressa la très longue liste des torts dont s’était rendu coupable Scollard envers les Canadiens français de son diocèse : le prélat prétextait l’universalité de l’Église pour s’opposer au principe des paroisses nationales ; il appuyait sans ménagement le Règlement 17, adopté l’année précédente, et voyait d’un mauvais œil ceux qui le combattaient ; il estimait les prérogatives épiscopales supérieures au droit naturel des parents de choisir la langue de leur progéniture ; il s’était opposé à la fondation d’une école de pédagogie bilingue à Sturgeon-Falls ; il parlait des Canadiens français « avec mépris » et raillait leurs hommes publics ainsi que leurs journaux, alors que la presse pro­testante demeurait, elle, à l’abri de ses salves ; il aurait « jou[é] de ruse pour la nomination de prêtres aux cures et par des moyens pris afin d’embrouiller les Canadiens français », etc. Pour toutes ces raisons, Scollard devait plier bagage, conclut Charlebois, qui présenta même son éventuelle mutation au diocèse de Peter­borough, « plus ancien », « mieux organisé » et « plus riche » que Sault-Sainte-Marie, comme une sorte de promotion qui aurait permis à la hiérarchie de protéger les apparences.

La réponse que fit Stagni à Charlebois nous est inconnue. Il appert toutefois que le secrétaire de la Sacrée Congrégation consistoriale, le cardinal Gaetano de Lai, après avoir été saisi de l’affaire, ne jugea pas utile de déplacer Scollard vers Peter­borough, ne voyant pas de raisons suffisamment graves pour poser un geste dont l’objectif à peine voilé aurait été de lui montrer la porte67. Le Saint-Siège nomma plutôt l’abbé Michael Joseph O’Brien au trône épiscopal de Peterborough, au grand dam, encore une fois, des détracteurs canadiens-français de l’évêque de Sault-Sainte-Marie, dont la volonté de fer ne donnait aucun signe de fléchissement. Au contraire, les controverses dont il faisait l’objet et les critiques qu’il s’attirait continuaient de se multiplier. Le Règlement 17 ayant été adopté l’année précédente, il crut de son devoir, par ailleurs, de signaler son appui plein et entier à la politique scolaire ontarienne au moment où le député de Sault-Sainte-Marie, William Hearst, fut nommé premier ministre de la province. Dans une lettre confidentielle qu’il lui fit parvenir à peine quelques jours après qu’il eut succédé à James Whitney, décédé deux semaines plus tôt, il le mit en garde contre les « extrémistes » canadiens-français d’Ottawa qui n’avaient pas su apprécier à leur juste valeur la générosité et la magnanimité que leur avait témoignées son prédécesseur :

We are all proud that one from the illimitable north sits now in the Premier’s chair. The late Premier was just and fair to all classes and creeds, he was not just generous to the French Canadian people, and yet many of them, misled by extremists for the most part in Ottawa, failed to appreciate his genero­sity. His attitude on the bi-lingual question was to my mind the correct one, and I can only express the wish that you may be firm also on this question, and the agitation promoted by those Ottawa extremists will sooner or later peter out and the French people will pursue a saner course obeying the just laws and regulations of the Province68.

Quelques années plus tôt, en 1910, Scollard avait d’ailleurs participé à une réunion des évêques des provinces ecclésiastiques de Kingston et de Toronto convoquée pour discuter de l’avenir de l’enseignement catholique en Ontario à la lumière de « l’agitation qui a[vait] atteint son point culminant au [récent] Congrès canadien-français d’Ottawa », congrès qui avait donné naissance, rappelons-le, à l’Acféo69. Les évêques avaient délégué Michael Fallon, qui s’était exécuté dès le lendemain, pour rencontrer le premier ministre Whitney et lui signifier leur « opposition complète aux demandes dudit Congrès en matière d’enseignement70 ». La rencontre des évêques avait été gardée secrète jusqu’en 191771, mais lorsque l’Acféo en eut vent, elle imputa derechef l’adoption du Règlement 17 aux agissements du lobby irlandais, dont Scollard était clairement une des têtes d’affiche72.

B. L’affaire de Sudbury (1915-1920)

En 1915, les tensions ethnolinguistiques en Ontario et au Canada n’avaient pas encore tout à fait atteint leur paroxysme, mais elles s’en rapprochaient. La crise du Règlement 17 battait son plein depuis trois ans, tandis que la Première Guerre mondiale, qui avait éclaté l’année précédente, divisait de plus en plus l’opinion canadienne après une période initiale d’unanimité relative autour de la nécessité pour le Canada d’y participer militairement. En 1917 fut déclenchée la crise de la conscription, l’une des crises politiques les plus graves qu’ait connues le pays depuis la Confédération de 1867. C’est en gardant ce contexte politique en tête qu’il faut considérer la controverse que généra la division de la paroisse Sainte-Anne-des-Pins de Sudbury entre 1915 et 1920. Fondée par les jésuites en 1883, Sainte-Anne était l’une des plus anciennes paroisses du Nouvel-Ontario. Devenue mixte, les Canadiens français y cohabitaient, en 1915, avec leurs coreligionnaires irlandais, cohabitation que l’exiguïté des lieux rendait toutefois de plus en plus difficile, sans parler du désir qu’éprouvaient les paroissiens de langue française d’avoir une paroisse bien à eux. Dans une lettre pastorale qu’il fit lire aux fidèles le 27 juillet 1915, Scollard, bon prince, donna sa bénédiction à la division de Sainte-Anne-des-Pins et, par le fait même, à l’autonomie paroissiale de la population franco-catholique :

Les aspirations et les désirs du peuple canadien-français de Sudbury d’avoir une église où la langue française, et seulement la langue française serait parlée ont été portés à ma connaissance il y a plus d’un an, par les Pères [jésuites] de Sudbury. Après avoir consulté les principaux laïques canadiens-français de Sudbury, je me suis convaincu que la grande majorité des Canadiens français de Sudbury, désire avoir une église qui soit son église propre.

Après avoir dûment considéré la chose, j’ai décidé de me rendre aux désirs des Canadiens français et de leur accorder la séparation73.

Le ton et le vocabulaire de Scollard laissaient clairement trans­paraître une pointe de cynisme, mais cela importait peu aux paroissiens de langue française, qui se réjouirent de la nouvelle. Les Irlandais quitteraient les lieux dès qu’ils auraient financé la construction de la nouvelle église Saint-Joseph (renommée Christ the King plus tard), une hypothèque de 8 100 $ ayant été contractée à cette fin, tandis que les Canadiens français assumeraient seuls la dette de 42 000 $ qu’avait accumulée la paroisse Sainte-Anne au fil des années. Le prix à payer pour l’autonomie paroissiale pouvait paraître élevé, sous certains aspects, mais la population franco-catholique accepta les conditions dictées par Scollard sans rechigner. Après tout, l’évêque avait clairement fait comprendre que l’actuel terrain de Sainte-Anne ne serait pas démembré et que la nouvelle église Saint-Joseph serait érigée ailleurs74. Tout semblait aller pour le mieux. Or, plus d’un an plus tard, les sommes recueillies pour le financement de l’église irlandaise restaient maigres75. Le bruit commença dès lors à se répandre que, devant le mécontentement des anglo-catholiques, qui jugeaient trop excentré le terrain retenu pour la construction du nouveau lieu de culte, Scollard était revenu sur sa décision de ne pas scinder le terrain de la paroisse-mère. Les Canadiens français se mobilisèrent sans tarder en obtenant un avis légal sur les limites du terrain de Sainte-Anne, ainsi que sur le sens de la lettre pastorale du 27 juillet 1915 dans laquelle Scollard leur en avait fait don76. Pris d’inquiétude, le curé de Sainte-Anne, François-Xavier Descoteaux, tenta de vérifier auprès de Scollard la véracité des racontars qui circulaient. « Si ces rumeurs ne sont que des canards », lui auraient affirmé ses paroissiens, « nous aurons la paix ; si ces rumeurs sont fondées, nous devrions avoir un comité chargé de faire valoir nos intérêts devant Sa Grandeur77 ». La menace était à peine voilée : si Scollard revenait sur sa parole, il trouverait les paroissiens canadiens-français sur son chemin.

L’évêque de Sault-Sainte-Marie ne se laissait pas facilement intimider. Au père Descoteaux, qui lui paraissait « very much agitated over affairs in Sudbury », il rétorqua péremptoirement que le terrain de Sainte-Anne appartenait non pas aux paroissiens, mais à l’autorité épiscopale, qui était libre d’en disposer à sa guise78. De toute manière, son prédécesseur, le père Julien Paquin, avait lui-même proposé, à l’époque, que l’on scindât le terrain de Sainte-Anne dans le dessein d’y ériger la nouvelle paroisse Saint-Joseph. En parcourant ce mot de Scollard, le père Descoteaux sortit de ses gonds : « Votre lettre débute en insi­nuant que je suis excité au sujet des affaires de Sudbury. Quand on se sent menacé, c’est de la prudence [que] d’avoir peur. Vous me permettrez bien de m’intéresser autant aux Canadiens français de Sudbury que d’autres aux Irlandais de Sudbury79 ». Scollard avait lui-même rejeté, à l’époque, le projet du père Paquin, qui, de toute façon, « n’avait pas le monopole de la sagesse et qui n’a[vait] jamais eu la prétention de penser pour tous les Jésuites ». À quoi servait de l’évoquer maintenant ? Certes, les Canadiens français de Sainte-Anne n’avaient pas eux-mêmes acheté le terrain de l’église, mais ils le revendiquaient en vertu du don que leur en avait fait l’évêque dans sa lettre pastorale du 27 avril 1915. Ils avaient, de surcroît, accepté et rempli « sans murmurer et sans protester » les conditions pour le moins sévères qu’il leur avait imposées : en trois ans, la dette de 42 000 $ de leur paroisse avait déjà fondu de près de 40 % et se chiffrait maintenant à 26 000 $. Sainte-Anne manquait-elle de générosité envers Saint-Joseph ? La cathédrale de North-Bay s’était-elle montrée plus magnanime, quatre ans plus tôt, envers les Canadiens français qui avaient érigé, avec les moyens du bord, la paroisse Saint-Vincent-de-Paul ? L’essentiel était que l’évêque leur avait fait une promesse « par un acte solennel, après consultation et délibération », et voici qu’il revenait sur sa parole. « Vous me pardonnerez de vous avoir adressé ces lignes que j’ai écrites non pas comme agitateur, mais comme prêtre ayant charge d’âmes, selon ma conscience, parce que la chose me paraissait juste et nécessaire80 ». Quelques jours plus tard, le curé de Sainte-Anne était remercié de ses services81.

Aux grands maux les grands remèdes. Le temps était venu, encore une fois, d’en appeler à la hiérarchie romaine. Le 20 mai 1919, le docteur J.-Raoul Hurtubise et le quincailler Félix Ricard, deux des principaux dirigeants de la lutte contre le Règlement 17 à Sudbury, se rendirent discrètement à Ottawa pour rencontrer le nouveau délégué apostolique, Pietro di Maria, et lui remettre en mains propres un ...

Wollen Sie wissen, wie es weiter geht?

Hier können Sie "Cahiers Charlevoix 10" sofort kaufen und weiterlesen:

Amazon

Apple iBookstore

ebook.de

Thalia

Weltbild

Viel Spaß!



Kaufen